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L'écologithèque.com
LA CHRONIQUE LIVRE
du 14 décembre 2009



« Vis-à-vis de l’agrochimie, du nucléaire, des chimères génétiques et des nanotechnologies, pour ne citer que ces quelques calamités scientifico-industrielles, nous nous revendiquons volontiers “ennemis de la Recherche” »
Une affirmation qui a le mérite d’être claire. Toutes ces calamités en sont bien. Et remarquez le scientifico-industrielles, qui implicitement marie le scientifique à l’industrie. Il est vrai que lorsque la recherche scientifique s’unie au monde de l’industrie pour le pire et le pire, les calamités promises sont inévitablement dues.
Pour en revenir à celles extraites du lot :
- l’agrochimie ravage les sols, désertifie, pollue et paupérise le monde paysan, elle délocalise pour globaliser, on nous prévoie même des tours agricoles dans des immeubles pseudo-écologiques (rêve de d’agro-chimistes shootés aux pesticides ?) ;
- le nucléaire, une énergie propre dont les déchets radioactifs serviront d’engrais aux plantes OGM et de linceuls aux générations futures ;
- la génétique, ou comment manipuler les gènes, cloner et démonter les barreaux de l’échelle ADN pour construire un monde meilleur où les crèches accueilleront flopée de bébés Monsanto, Pioneer et autres bambins génétiquement « améliorés » ;
- les nanotechnologies, derniers dada de nos scientifiques farceurs, risquent à terme de compromettre notre environnement et notre santé, sans compter certaines utilisations que pourrait en faire un État autoritaire et sécuritaire…

À la recherche du nouvel ennemi, de Pièces et main d’œuvre, sous-titré 2001-2025 rudiments d’histoire contemporaine, paru aux éditions de L’échappée dans la collection Négatif,  est un livre pour le moins engagé. Combatif serait l’adjectif qui pourrait le mieux définir cet ouvrage qui, page après page, déboulonne, met en évidence et désarticule les rouages d’une technologie tournée vers le sécuritaire, le flicage et la mise au pas de la société des moindres, de ceux qui ne pouvant se défendre — parce qu’ils appartiennent à une minorité ethnique, ou qu’ils sont des économiques faibles, ou plus généralement parce qu’ils sont repérables — sont désignés comme des ennemis potentiels, des fauteurs de troubles, voire des terroristes (avec toutes ses déclinaisons possibles : écoterrotistes, bioterroristes… et même terroristes épiciers).
 « L’homologie entre le technologique et le sécuritaire est de moins en moins discutée. Non seulement l’un ne se développe pas sans l’autre mais l’essor de l’un entraîne automatiquement celui de l’autre. L’accélération technologique et l’accélération sécuritaire désignent l’avers et le revers d’un même emballement. »
Le rapprochement, la liaison et la démonstration d’intérêts communs entre la recherche scientifique, la technologie dite de pointe, les industriels et les militaires, exposés sans concessions dans À la recherche du nouvel ennemi, nous font pénétrer une nébuleuse faite de slogans sécuritaires, de médias relais, de secret défense et de promotion de la peur. Faire peur pour mieux contrôler est certainement en ce début de siècle la stratégie des gouvernants.
Grippes diverses et variées, bio-attentats, immigration invasive, insécurité générale, Vigie pirate, Patriot Act… autant de nuances d’une terreur collective entretenue sciemment.
Sans parler de la crise : « La crise est ce moment d’inquisition, de détection et de diagnostic, où chacun cherche sur autrui le mauvais signe qui dénonce le porteur du maléfice contagieux, tremblant qu’on ne le découvre sur lui et tâchant de se faire des alliés, d’être du plus grand nombre, d’être comme tout le monde. » Pas une tête ne doit dépasser, pas un mot plus haut que l’autre : être l’autre qui n’est pas différent de vous — du clonage intellectuel, du nivellement imposé. Traverser hors des clous peut vous mener en garde-à-vue. Avoir un nez trop busqué, une peau trop mate, un regard en biais, un avis différent, et vous êtes montré du doigt, stigmatisé, le mouton noir, le vilain petit canard — l’empêcheur de polluer, de détruire les ressources naturelles, de spéculer sur les denrées alimentaires, d’exploiter la misère du monde, de nucléariser en rond. Vous êtes l’Ennemi, le « moyen de gouvernement et paratonnerre aux orages populaires. »

Mais qui sont ceux qui écrivent sous le nom de Pièces et main d’œuvre ou PMO ? Parce qu’il n’est pas fréquent que des auteurs puissent s’abstraire de leur ego et ne pas voir apparaître leurs patronymes sur la couverture d’un bouquin.
Loin d’être un Comité invisible, PMO est un collectif, un groupe de citoyens grenoblois qui se sont engagés dans une critique incisive et fouillée de la recherche scientifique, du complexe militaro-industriel, de l'industrie nucléaire et des nanotechnologies. Franchement anti-industriel, ils mettent en évidence les risques environnementaux et sociaux que les nouvelles technologiques font peser sur la société et sur la Planète. 
On le voit avec À la recherche du nouvel ennemi, c’est en resituant historiquement et socialement les conditions de l’avènement des nouvelles technologies que PMO articule son analyse.

« Je n’ai nul besoin de reconnaître mon égal dans frère Singe, frère Saumon, ou sœur Forêt, pour hurler à leur mort et tâcher de les sauver. Pas plus que je n’ai besoin de réduire l’humanité à l’indifférenciation technifiée et “dégénérée” pour reconnaître mon amour, n’importe son âge, son sexe et sa couleur. »
Il y a, dans À la recherche du nouvel ennemi, des tripes, du courage et une volonté revendiquée de s’opposer à une société techniciste, ségrégationniste, mercantile et ultra-surveillée.
Ce livre dérangera les moutons de Panurge. Il donnera de l’urticaire à tous les uniformisés de la conscience. Il grattera le poil des scientifiques. Plus généralement, il secouera les puces électroniques du microcosme militaro-industrio-tecnologique. Mais bon sang ! que c’est bon d’entendre une autre voix et de mettre ses pas dans ceux qui suivent une autre route qu’eux (pour paraphraser Brassens).

Il n’est pas nécessaire d’être d’accord avec tout ce qu’écrivent les auteurs de À la recherche du nouvel ennemi (bien que). Il n’est pas obligatoire d’applaudire des mains (quoique). En revanche, il est essentiel de lire un livre tel que celui-ci, ne serait-ce que, pour une fois, se confronter à une pensée qui ne caresse pas la cervelle dans le sens de ses circonvolutions.


À la  recherche du nouvel ennemi (2001-2025 rudiments d’histoire contemporaine), de Pièces et main d’œuvre  col. Négatif, éd. L’échappée

Pour en savoir plus : &


Christophe Léon

www.christophe-leon.fr


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