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| CHRONIQUE
LIVRE du 26 mai 2010 |
![]() « Comment gâter toutes ces libertés contenues dans des têtes comme la marmelade dans des pots ? Elles peuvent être dangereuses et c’est pourquoi il est indispensable de fournir à chaque tête et à chaque paire de jambes des baskets, une calculette, un baladeur, un passeport négocié sur le Grand Marché, bref tout simplement l’équipement indispensable à la maintenance des fonctions locomotrices et cognitives d’unités de ce qu’il semble convenable d’appeler le futur cyber-bétail. » En 1999 Gilles Châtelet se suicidait. L’année précédente il publiait un remarquable essai : Vivre et penser comme des porcs. Les éditions Lignes réunissent dans un recueil intitulé Les animaux malades du consensus une somme d’articles, de conférences et d’interventions que l’auteur écrivit et prononça dans les années antérieures, éclairant ainsi la genèse de son essai et nous offrant l’occasion de mieux appréhender la pensée du philosophe. Outre la qualité des textes et l’analyse brillante de Gilles Châtelet, ce qui frappe c’est la contemporanéité de ceux-ci. Tous sont restés d’une actualité brûlante. Le style, le côté souvent pamphlétaire et le mordant de l’auteur font que ses écrits demeurent d’une vibrante singularité et d’une justesse de vision rarement égalée, même aujourd’hui. « … le fondement plus ou moins avoué de la Société Libérale Avancée est l’inertie d’un consensus de consommateurs médiocrement satisfaits. » En quelques mots, Gilles Châtelets donne une définition pertinente de la société dans laquelle le capitalisme productiviste et la globalisation du marché nous enterrent un plus chaque jour. Chassant le dissensus et le remplaçant par un consensus mercantile décervelant, cette société qui se veut de communication tend vers un seul but : celui de l’uniformisation. Elle cherche ainsi à se maintenir au pouvoir par le plus petit dénominateur commun qu’est la consommation. Avoir pour être. L’auteur appelle cette société de la normalisation et de l’indifférenciation, la « Société de la Grande Congruence ». L’idéal pour elle est de nous passer à la moulinette et de «transformer ce qui reste de subjectivité en “N’importe quoi”.» Les animaux malades du consensus s’articule autour de six chapitres dans lesquels l’auteur démonte, décortique et analyse ce qui constitue la « démocratie-mercantile », comme il la nomme. C’est contre un assujettissement et une domestication généralisés que l’auteur nous met en garde. Les éditeurs écrivent en préambule au chapitre IV : « Gilles châtelet pointait déjà ce qui représentait pour lui la véritable menace, à savoir : celle de “ la prolifération de psychologies consuméristes, fragilisées et capricieuses, exigent une satisfaction immédiate à l’extrême opposé de celles d’hommes fiers et libres.” (Lettre au Figaro.) » Le temps lui a donné raison. C’est bien de profit immédiat, de mise sous cloche de la subjectivité, de surconsommation jusqu’à l’écœurement et d’asservissement de l’humain par l’objet, la technique et la science dont il est douloureusement question de nos jours. « … il est certain qu’il faut absolument poser la question du rapport de l’homme à la technique. Il s’agit d’élucider les raisons pour lesquelles les individus, pris dans la performance, se sentent de plus en plus seuls et laissent de moins en moins de temps à la pensée. » Le « toujours plus », la recherche absurde de la vitesse à n’importe quel prix et encore l’ambition de la possession sans fin, de la consommation ad libitum font de nous des animaux malades du consensus. Sous des dehors d’individualité exacerbée, nous n’avons jamais été aussi identiques les uns aux autres, aussi moutonniers et formatés. « Les individus auront l’impression d’aller toujours plus vite et d’être libres de leurs choix. Or ils seront toujours plus lents dans leur liberté et de plus en plus semblables. » Belle description de la mondialisation que nous vivons actuellement : un monde préformaté, prévisible, domesticable et conformiste. La question est posée : « Est-ce qu’on va tous terminer en bétail cognitif ? » Lire Les animaux malades du consensus fait l’effet d’une bouffée d’air. On reprend son souffle, on remplit ses poumons — enfin on respire. Gilles Châtelet était un homme «incalculable». Ce recueil nous offre l’occasion de (re)découvrir un philosophe (et mathématicien) hors normes. Un homme épris de liberté, qui affirmait avoir « le devoir de dire que certaines choses sont insupportables… » Combien de nos penseurs ne devraient-ils pas s’en inspirer… Les animaux malades du consensus, de Gilles Châtelet, éd. Lignes
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