« Nous assistons, à partir des sociétés les plus
technicisées, à un soulèvement, encore confus mais universel, du vivant
contre ce qui le nie et le détruit, contre le monde irréel que la
machine lui fait. […] Nous adorons la machine depuis trop longtemps, nous avons trop, depuis trop longtemps, tout fondé sur cette adoration. » Ce
n'est pas un Indigné squattant à juste titre le cirque affairiste de
Wall Street, responsable (avec d'autres bien sûr — FMI, OMC,
gouvernements, personnel politique, multinationales, lobbies...) de la
crise économico-financière actuelle et de la paupérisation d'une
partie, toujours plus grande et plus proche de chez nous, des habitants
de la Planète, ou bien encore un altermondialiste organisant un
contre-G20, mais un homme mort en 1973 qui écrit ces lignes
prémonitoires, non pas dans un organe d'extrême-quelque-chose ou d'écologie subversive, mais dans Charlie Hebdo n° 12 du 8 février 1971. Cet homme s'appelle Pierre Fournier. Il était chroniqueur et dessinateur à Hara-Kiri et Charlie Hebdo, ainsi que fondateur de La Gueule ouverte. Il était aussi un des premiers écologistes militant sur le terrain et dans la vie. Les éditions Les Cahiers Dessinés publient Fournier précurseur de l'écologie, qui réunit des dessins et des chroniques de Pierre Fournier, accompagnés d'un texte de Patrick Gominet et Danielle Fournier.
«
Il s'agit de cultiver, dans un but d'exemplarité, de contagion (si
l'exemple ne sert à rien, si la contagion ne se produit pas, tant pis),
un art de vivre difficile mais finalement enviable, un art de vivre en
bonne santé physique, mentale, morale, sociale, c'est-à-dire en bon
accord avec le sol, les saisons, les autres, qu'ils soient plantes,
animaux ou humains, et en satisfaisant au mieux, c'est-à-dire sans
faire de tort à personne ni à nous-mêmes, nos vrais besoins», écrivait encore Pierre Fournier, en 1969 dans Hara-Kiri. Plus
de quarante ans, et pourtant d'une extraordinaire modernité, Fournier,
au court de sa trop brève vie (35 ans), a compris ce que beaucoup de
nos contemporains continuent d'ignorer (et au plus haut niveau) : que
notre avenir est lié à nos comportements de vie et aux ressources
épuisables d'une Planète que nous pillons sans cesse. Vivre
simplement, n'est pas une lubie ou une chimère d'illuminés, mais bien
la condition de notre survie. Déjà Fournier à son époque ressentait que
l'avidité d'une minorité détruisait les conditions d'existence d'une
majorité. Grâce à son talent de dessinateur, à sa capacité à
mettre en mots un idéal et des convictions qui étaient les siennes,
Fournier, le peu d'années où il œuvra, réussit à fédérer les premiers
écologistes, à les mener à la bataille (contre la centrale nucléaire du
Bugey, par exemple) et à mettre l'écologie sur le devant de la scène. « Pendant
qu'on nous amuse avec des guerres et des révolutions […], l'homme est
en train, à force d'exploitation technologique incontrôlée, de rendre
la terre inhabitable […]. »
Fournier précurseur de l'écologie est un livre tout simplement extraordinaire. Avec
le recul et les années, on s'aperçoit combien, trop rarement, un homme
parvient à comprendre et à interpréter une société. On est stupéfait
par la vision avant-gardiste de Fournier, par son incroyable
discernement et par la justesse de sa lutte. Nous y sommes. Nous
sommes dans ce monde qu'il a combattu et qu'il voulait meilleur, plus
convivial, plus respectueux de la Nature et des Autres. Notre rapacité
et notre voracité ont fait de nous des cannibales. En surconsommant, en
surproduisant, en déversant nos déchets (radioactifs, ménagers,
industriels...) à travers la Planète, nous nous contraignons à faire de
la Terre une vaste poubelle. La pensée dominante est à l'imbécile
croissance, à l'argent roi, aux faux prophètes et à la capitulation
face aux diktats d'un libéralisme assassin. « Ce n'est pas la
société seule qu'il faut réformer, c'est le tout de la civilisation. La
révolution désormais nécessaire est d'un type entièrement nouveau. Elle
n'a de chance d'être non violente que si elle est totale. » 1969,
et Fournier a déjà vu juste. Il faudra une révolution et elle sera non
violente pour être totale et réussie. Elle sera aussi le fait des
habitants de cette Planète. L'utopie n'est pas un rêve, c'est un
chemin. On le voit aujourd'hui avec les nombreux mouvements à travers
le monde qui se déploient pour revendiquer un autre système, une autre
façon d'être et d'agir. Chacun peut « faire », et nos actes de tous les
jours sont politiques. La gratuité, l'entraide, la solidarité, le
respect, entre autres, sont autant de moyens de combattre ce système
prédateur qu'est la globalisation financière et marchande. Le slogan Nous sommes 99% ils sont 1%
met en évidence le rapport de force. Le seul nœud à dénouer maintenant
est que les 99% ne rêvent plus de devenir les 1% qui détruisent nos
vies et notre environnement.
« […] j'aime trop la
terre, les racines de la vie, la nourriture et le sang de la terre, les
vieilles maisons, les arbres, les petits oiseaux, les fleurs et la
douceur des paysages pour pouvoir supporter sans rien faire que les
cons détruisent ça [...] », écrivait Pierre Fournier. Quatre
décennies plus tard, les « cons » ont toujours le pouvoir de nuire. Ils
ont l'argent et contrôlent les « marchés ». Ils sont entêtés. Ils sont
violents. Ils sont peu nombreux mais en place. Mais ils n'en ont plus
pour très longtemps. Il ne tient qu’à nous...
Fournier précurseur de l'écologie est un livre indispensable et un puits où se ressourcer.
Fournier précurseur de l'écologie, par Patrick Gominet et Daneille Fournier coll. Document, éd. Cahiers Dessinés. / Buchet * Chastel
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