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« Abolir le travail remet la perspective à sa
juste place : ce n'est pas nous qui sommes déséquilibrés parce que
nous proposons un dépassement qui pourrait être qualifié d'“insensé”.
Ce n'est pas cette perspective du libre accès de tous aux maigres
richesses qui est folle, c'est le monde qui se noie. » Philippe Godard, l'auteur de Toujours contre le travail,
paru aux éditions Aden, possède la particularité de se placer en
périphérie de ce qu'il nomme le Système ou la Mégamachine afin de mieux
l'appréhender, l'analyser, le démonter et proposer une autre voie que
le dictat d'une économie devenue une machine à broyer l'humain, et à
esclavagiser les huit dixièmes de la population mondiale au profit de
la minorité restante.
Toujours contre le travail est une attaque singulière, vibrante et argumentée contre le travail en tant qu'aliénation de masse. « Le
travail nuit à chaque travailleur » estime Philippe Godard.
Affirmation indubitable, constamment remise en cause par les tenants du
Système qui voudraient faire accroire que le travail organisé est une
nécessité — non seulement pour la société mais aussi pour l'individu
devenu l'instrument du modèle économique capitaliste que l'auteur
définit ainsi : « Tout le système du travail et de
l'économie, quelque soit sa variante, est bâti sur le vol généralisé.
Le vol est l'essence même du capitalisme et, bien au-delà, de
l'économie. » C'est bien une illusion de masse qui est
véhiculée par le système. Une illusion que l'évolution technologique —
appelé à tort le « progrès » — et le perfectionnement des
machines voudraient nous imposer en garantissant aux humains un
soi-disant bien-être, qui n'est en réalité qu' « une
accentuation de la domination, de la répression si besoin est contre
ceux qui contestent les technologies à l'évidence les plus destructives
comme le nucléaire ou les manipulations génétiques du vivant. » Philippe
Godard est semble-t-il un néo-luddiste qui accompagne sa vision
antidéveloppementaliste d'une critique écologique efficace qui remet à
sa juste place les excès mortifères du Système productiviste :
« Et c'est encore la planète elle-même qui paie notre prétendu
développement. La planète à bout de souffle, ses sols épuisés,
engraissés chimiquement, acidifiés, érodés, salinisés... »
L'emprise de la machine sur l'humain ainsi que les ravages du travail
sont aussi, et à l'évidence, les fossoyeurs de la Planète. Pour l'auteur, « l'écologie peut être liée à la critique en actes du travail. »
Il s'agit donc bien d'une remise en question globale de la notion de
travail. De cette fausse valeur qui n'a vu le jour qu'avec le Siècle
des lumières et les débuts de l'industrialisation. Philippe Godard
souhaite (re)donner un sens à la vie. Un sens qui ne soit plus aliéné
par le travail, « par la construction idéologique qui le justifie et qui domine la pensée politique et économique... » La Mégamachine est un outil de domination « en actes des êtres humains — et de la Nature en général. » Pour l'auteur le travail est à l'origine de la séparation de l'humanité d'avec la Nature. Il
ne s'agit pas là d'une vision naturaliste, mais bien d'un constat du
monde du travail qui, en fin de compte, n'a plus pour but que de donner
la possibilité à chacun de consommer frénétiquement et la Planète et sa
vie. Le ridicule de cet engrenage travail-consommation-destruction ne fait plus de doute. Travailler plus pour gagner plus — qui se révèle à l'usage une aporie —
revient en définitive à détruire davantage pour vivre moins. La logique
de ce système conduit à l'asservissement de l'humanité (du moins de
l'humanité qui consomme les maigres richesses), et à la consommation du
travail d'autrui (la plus grande partie de l'humanité qui n'a accès à
rien ou si peu).
Toujours contre le travail
suppose une lecture attentive. Les arguments et les analyses de
Philippe Godard risquent d'en déranger certains. Ce qu'il propose pour
sortir du carcan idéologique accro au travail paraîtra à d'autres
utopique — à ceux-là mêmes qui combattent l'utopie parce qu'il sente en
elle un danger et un moyen efficace pour détruire le Système. Mais
que propose l'auteur ? Tout simplement une Voie (avec un grand
V) : le non-agir. Je sais combien ce concept peut être étranger à
notre monde occidental et combien il peut prêter à sourire, mais la
démonstration de Philippe Godard n'est ni farfelue ni irréalisable.
« Sur ce monde, et partir de ces rapports sociaux, désormais
en cessant d'agir contre la Nature et en refusant de nous engager
davantage dans la voie du progrès, des techniques, de la science, nous
pouvons inventer une autre vie, de laquelle sera banni le travail. » Le
non-agir, comme l'explique l'auteur, est une façon de vivre. Il
dynamite la Structure. Il est un dépassement du travail.
Surprenant Toujours contre le travail,
qui nous oblige à réfléchir et à nous extraire du modèle unique de
penser et de concevoir le monde. La radicalité de Philippe Godard est
salutaire. Son analyse pertinente. Ses propositions revigorantes. « …
l'abolition du travail est juste parce qu'elle représente une réponse
cohérente au défi de la destruction de ce monde par l'activité — le
travail — des Hommes. Et sans doute la seule réponse qui préserve
à la fois la Nature, l'Homme et sa liberté. »
Toujours contre le travail, de Philippe Godard, éd. Aden
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