Interview de Laureline Amanieux

Laureline Amenieux est la fondatrice de la Web TV Savoirchanger.org. Elle est l'auteur de Ce héros qui est en chacun de nous - La puissance des mythes (chroniqué en octobre 2011).
Laureline
Amanieux, vous êtes l'auteur de Ce héros qui est en chacun de nous paru
aux éditions Albin Michel dans la collection Clés. Pourquoi et comment
avez-vous été amenée à écrire un livre sur Joseph Campbell ?
Laureline
Amanieux : Quand je vivais à San Francisco aux Etats-Unis,
plusieurs personnes m'ont parlé du professeur de mythologies
Joseph Campbell, dans des domaines très différents : en Littérature, en
politique, en thérapie, en cinéma et même chez mon coiffeur ! Campbell
est mort depuis 1987, mais sa pensée sur les grands mythes de
l'humanité accompagne des gens au quotidien là-bas. J'ai lu ses
livres et ce fut un coup de foudre. J'ai découvert une vision originale
et humaniste de la mythologie. Campbell montre que la quête du héros
peut guider nos vies personnelles et notre société.
Et puis la
question du héros me touche depuis l'enfance. Joseph Campbell était un
grand interprète du psychologue Carl Jung : il a renforcé ma conviction
qu'il existe des aspects héroïques en chacun de nous. On peut les
développer par des rencontres, des lectures, des petits efforts, en
s'oubliant un peu pour avoir le souci de l'autre ou pour quelque chose
de plus grand que soi-même, sans aller jusqu'à l'extrêmisme bien sûr.
Je crois au contraire qu'un héros se remet toujours en question, et
qu'il essaie toujours de comprendre le point de vue des autres, même
les plus différents de lui. J'ai voulu écrire un livre pour partager
cette sagesse en France.
Que représentent les mythes de nos jours ? Que peuvent-ils nous apporter ou que pouvons-nous y puiser ?
L.
A. : Joseph Campbell explique qu'il n'existe plus une seule
mythologie opérante pour tout le monde à notre époque : chacun possède
une foi religieuse, une position politique ou une culture différente
selon ses origines. Donc le plus important, c'est de vivre votre mythe
personnel, et les symboles de toutes les mythologies peuvent vous aider
à le découvrir. Elles ont toujours pour fonction de vous faire franchir
des seuils de transition : passer de l'adolescence à l'état adulte, de
la vie active à la retraite, d'une perte à un deuil... Qu'est-ce qu'une
crise ? C'est cela exactement, c'est un moment de transition.
Tournons-nous vers la sagesse des mythes pour gérer nos crises
personnelles et collectives.
Par exemple, c'est difficile de vivre
sans vous construire à partir de modèles. Le héros d'un mythe
peut être un modèle, qu'il soit masculin ou féminin, que vous aimiez
une guérisseuse comme la chamane, un défenseur comme le chevalier du
Graal ou un héros spirituel comme le Bouddha. L'essentiel est de savoir
se détacher à un moment donné de ce modèle pour devenir le héros de
votre propre vie, partir à l'aventure, sortir des sentiers battus que
le système social vous impose. C'est à chacun de nous d'apporter du
nouveau à la société et non à la société de nous dicter notre conduite.
En
quoi les mythes sont-ils susceptibles de changer la société et nous
aider à trouver une nouvelle voie qui ne soit pas celle de
l'ultra-libéralisme prédateur et de la consommation mortifère ?
L.
A. : Il y aurait bien des exemples à donner, mais prenons-en un :
pour Joseph Campbell, la mythologie encourage à nous émerveiller de la
nature. Si nous protégeons de plus en plus l'environnement, c'est parce
que nous y voyons à nouveau la source de notre vie, mais il reste du
travail à faire !
Voici un mythe des Pygmées Mbutis, une tribu
du Congo, que racontait Joseph Campbell. Un petit garçon trouve un
oiseau dans la forêt qui chante la plus belle musique du monde. Il le
ramène à la maison, il demande à son père de lui donner de la
nourriture pour l'oiseau, mais le père refuse et tue l'oiseau pour le
manger. Or, dès que l'oiseau meurt, le père s'effondre aussi, mort. En
tuant l'oiseau, il s'est tué lui-même.
L'ultra-libéralisme a
accentué ce phénomène : l'homme tue l'oiseau, et avec l'oiseau, il tue
la chanson, et avec la chanson, il se tue lui-même. Le mythe est
toujours une métaphore selon Campbell ; dans ce cas, c'est l'homme
détruisant son propre environnement pour consommer davantage, et ce
faisant détruisant sa propre vie. De telles histoires nous font réagir
parce qu'elles touchent directement à nos émotions, sans avoir besoin
de discours. Elles plantent des images vivifiantes dans notre esprit
pour changer notre manière de voir le monde, puis nos manières de faire.
Ensuite,
il est important de penser à la nature d'une autre façon : elle peut
engendrer des catastrophes terrifiantes pour les êtres humains, à
travers des tornades, tremblements de terre ou tsunamis, ou simplement
en nous rappelant que notre vie finira à un moment ou un autre. Ce sont
de grandes questions, des questions éternelles, auxquelles chaque
époque tente d'apporter ses réponses. La mythologie nous entraîne dans
le domaine de ces questions-là aussi. On croit souvent que nos ancêtres
pratiquaient des rituels saisonniers pour manipuler la nature, par
exemple pour faire venir la pluie. Mais la plupart des rituels avaient
en fait pour but d'apprendre à respecter les phénomènes naturels. C'est
très présent encore dans certaines traditions, notamment hindoue à
travers une déesse créatrice et destructrice comme Kali. Même la déesse
grecque de la Terre-mère, Gaïa, possède ce double visage : elle enfante
des divinités autant que des monstres. Les mythes nous enseignent à
nous réconcilier avec la vie dans tous ses aspects : les plus beaux et
les plus douloureux.
Quel
regard portez-vous sur notre société ? Pensez-vous que nous
pourrons prochainement dépasser les « mythes » de la
croissance et de la surconsommation ?
L.
A. : Je suis résolument optimiste, et je ne suis pas la seule.
Nous sommes nombreux à vouloir renouer avec les mots de bonheur, de
solidarité, et de consommation responsable.
Les premiers
apologistes de la décroissance après tout, ce sont nos ancêtres
primitifs et c'est la mythologie qui nous l'apprend. D'anciens mythes
racontent ainsi l'accord des êtres humains avec la nature : il n'était
jamais question de la contrôler pour nos besoins économiques. Dans les
sociétés fondées sur la chasse, il existait des rituels pour remercier
l'animal, car on croyait que celui-ci offrait sa vie pour nourrir les
hommes. C'était un bon ami qui coopérait dans une relation mutuelle. Il
ne fallait pas tuer plus d'animaux que nécessaire pour la tribu, sinon
les chasseurs pensaient qu'ils seraient punis en ne trouvant plus de
nourriture ensuite, car les animaux n'accepteraient plus de les
aider...
Dans les sociétés agricoles, on imaginait qu'un être
divin, tantôt homme tantôt femme, avait accepté un jour d'être tué,
puis coupé en morceaux et dès que son corps fut enterré, alors le maïs,
un cocotier, ou d'autres plantes nourricières apparurent.
Tous
ces mythes nous transmettent encore le même message : éprouver de la
gratitude pour les créatures animales ou végétales, qui nous permettent
de vivre en les mangeant ! Respecter un équilibre naturel, afin de
maintenir les ressources de tous. C'est une aventure héroïque
collective à laquelle chacun de nous est appelée et nous pouvons
l'accomplir déjà à une échelle toute petite, dans la vie de tous les
jours.
Vous animez la Web TV Savoirchanger.org. De quoi s'agit-il et à qui s'adresse-t-elle ?
L.
A. : L'un des facteurs de changement positif, c'est la culture. La
culture pour changer nos vies dans un sens plus épanoui et plus
altruiste : c'est le pari de cette Web TV. Le terme humaniste définit
bien le ton des entretiens en vidéos que nous proposons gratuitement
avec des personnalités médiatiques et des particuliers engagés. Une
journaliste m'a fait remarquer que chaque intervenant sur
Savoirchanger.org était une forme de héros. C'est vrai. Je demande à
chacun de me raconter une aventure particulièrement forte de sa vie, et
comment il ou elle a traversé les épreuves, comment il ou elle en est
venu à apporter quelque chose à la société. Il y a des paroles
entendues qui m'ont sauvée la vie à plusieurs reprises, et je crois
important la transmission de toutes ses paroles aux autres à mon tour.
Enfin, dernière question, avez-vous trouvé votre héros, celui qui vous permet d'accomplir pleinement votre vie ?
L.
A. : Je n'ai jamais fini de chercher, je reste émerveillée devant de
nouvelles rencontres. Mais j'ai quelques héros personnels qui m'ont
guidée depuis l'enfance : des enseignants le plus souvent, des artistes
aussi. Je suis pour les héros pluriels et non pas un Héros singulier,
afin de rester toujours en situation d'apprentissage et d'ouverture !
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