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INTERVIEW Novembre 2011












Interview de Laureline Amanieux


Laureline Amenieux est la fondatrice de la Web TV . Elle est l'auteur de Ce héros qui est en chacun de nous - La puissance des mythes ().



Laureline Amanieux, vous êtes l'auteur de Ce héros qui est en chacun de nous paru aux éditions Albin Michel dans la collection Clés. Pourquoi et comment avez-vous été amenée à écrire un livre sur Joseph Campbell ?

Laureline Amanieux : Quand je vivais à San Francisco aux Etats-Unis, plusieurs personnes  m'ont parlé du professeur de mythologies Joseph Campbell, dans des domaines très différents : en Littérature, en politique, en thérapie, en cinéma et même chez mon coiffeur ! Campbell est mort depuis 1987, mais sa pensée sur les grands mythes de l'humanité accompagne des gens au quotidien là-bas. J'ai lu ses  livres et ce fut un coup de foudre. J'ai découvert une vision originale et humaniste de la mythologie. Campbell montre que la quête du héros peut guider nos vies personnelles et notre société.
Et puis la question du héros me touche depuis l'enfance. Joseph Campbell était un grand interprète du psychologue Carl Jung : il a renforcé ma conviction qu'il existe des aspects héroïques en chacun de nous. On peut les développer par des rencontres, des lectures, des petits efforts, en s'oubliant un peu pour avoir le souci de l'autre ou pour quelque chose de plus grand que soi-même, sans aller jusqu'à l'extrêmisme bien sûr. Je crois au contraire qu'un héros se remet toujours en question, et qu'il essaie toujours de comprendre le point de vue des autres, même les plus différents de lui. J'ai voulu écrire un livre pour partager cette sagesse en France.

 
Que représentent les mythes de nos jours ? Que peuvent-ils nous apporter ou que pouvons-nous y puiser ?

L. A. :  Joseph Campbell explique qu'il n'existe plus une seule mythologie opérante pour tout le monde à notre époque : chacun possède une foi religieuse, une position politique ou une culture différente selon ses origines. Donc le plus important, c'est de vivre votre mythe personnel, et les symboles de toutes les mythologies peuvent vous aider à le découvrir. Elles ont toujours pour fonction de vous faire franchir des seuils de transition : passer de l'adolescence à l'état adulte, de la vie active à la retraite, d'une perte à un deuil... Qu'est-ce qu'une crise ? C'est cela exactement, c'est un moment de transition. Tournons-nous vers la sagesse des mythes pour gérer nos crises personnelles et collectives.
Par exemple, c'est difficile de vivre sans vous construire à partir de modèles. Le  héros d'un mythe peut être un modèle, qu'il soit masculin ou féminin, que vous aimiez une guérisseuse comme la chamane, un défenseur comme le chevalier du Graal ou un héros spirituel comme le Bouddha. L'essentiel est de savoir se détacher à un moment donné de ce modèle pour devenir le héros de votre propre vie, partir à l'aventure, sortir des sentiers battus que le système social vous impose. C'est à chacun de nous d'apporter du nouveau à la société et non à la société de nous dicter notre conduite.


En quoi les mythes sont-ils susceptibles de changer la société et nous aider à trouver une nouvelle voie qui ne soit pas celle de l'ultra-libéralisme prédateur et de la consommation mortifère ?

L. A. : Il y aurait bien des exemples à donner, mais prenons-en un : pour Joseph Campbell, la mythologie encourage à nous émerveiller de la nature. Si nous protégeons de plus en plus l'environnement, c'est parce que nous y voyons à nouveau la source de notre vie, mais il reste du travail à faire !
Voici un mythe des Pygmées Mbutis, une tribu du Congo, que racontait Joseph Campbell. Un petit garçon trouve un oiseau dans la forêt qui chante la plus belle musique du monde. Il le ramène à la maison, il demande à son père de lui donner de la nourriture pour l'oiseau, mais le père refuse et tue l'oiseau pour le manger. Or, dès que l'oiseau meurt, le père s'effondre aussi, mort. En tuant l'oiseau, il s'est tué lui-même.
L'ultra-libéralisme a accentué ce phénomène : l'homme tue l'oiseau, et avec l'oiseau, il tue la chanson, et avec la chanson, il se tue lui-même. Le mythe est toujours une métaphore selon Campbell ; dans ce cas, c'est l'homme détruisant son propre environnement pour consommer davantage, et ce faisant détruisant sa propre vie. De telles histoires nous font réagir parce qu'elles touchent directement à nos émotions, sans avoir besoin de discours. Elles plantent des images vivifiantes dans notre esprit pour changer notre manière de voir le monde, puis nos manières de faire.
Ensuite, il est important de penser à la nature d'une autre façon : elle peut engendrer des catastrophes terrifiantes pour les êtres humains, à travers des tornades, tremblements de terre ou tsunamis, ou simplement en nous rappelant que notre vie finira à un moment ou un autre. Ce sont de grandes questions, des questions éternelles, auxquelles chaque époque tente d'apporter ses réponses. La mythologie nous entraîne dans le domaine de ces questions-là aussi. On croit souvent que nos ancêtres pratiquaient des rituels saisonniers pour manipuler la nature, par exemple pour faire venir la pluie. Mais la plupart des rituels avaient en fait pour but d'apprendre à respecter les phénomènes naturels. C'est très présent encore dans certaines traditions, notamment hindoue à travers une déesse créatrice et destructrice comme Kali. Même la déesse grecque de la Terre-mère, Gaïa, possède ce double visage : elle enfante des divinités autant que des monstres. Les mythes nous enseignent à nous réconcilier avec la vie dans tous ses aspects : les plus beaux et les plus douloureux.

 
Quel regard portez-vous sur notre société ? Pensez-vous que nous pourrons prochainement dépasser les « mythes » de la croissance et de la surconsommation ?
 
L. A. : Je suis résolument optimiste, et je ne suis pas la seule. Nous sommes nombreux à vouloir renouer avec les mots de bonheur, de solidarité, et de consommation responsable.
Les premiers apologistes de la décroissance après tout, ce sont nos ancêtres primitifs et c'est la mythologie qui nous l'apprend. D'anciens mythes racontent ainsi l'accord des êtres humains avec la nature : il n'était jamais question de la contrôler pour nos besoins économiques. Dans les sociétés fondées sur la chasse, il existait des rituels pour remercier l'animal, car on croyait que celui-ci offrait sa vie pour nourrir les hommes. C'était un bon ami qui coopérait dans une relation mutuelle. Il ne fallait pas tuer plus d'animaux que nécessaire pour la tribu, sinon les chasseurs pensaient qu'ils seraient punis en ne trouvant plus de nourriture ensuite, car les animaux n'accepteraient plus de les aider...
Dans les sociétés agricoles, on imaginait qu'un être divin, tantôt homme tantôt femme, avait accepté un jour d'être tué, puis coupé en morceaux et dès que son corps fut enterré, alors le maïs, un cocotier, ou d'autres plantes nourricières apparurent.
Tous ces mythes nous transmettent encore le même message : éprouver de la gratitude pour les créatures animales ou végétales, qui nous permettent de vivre en les mangeant ! Respecter un équilibre naturel, afin de maintenir les ressources de tous. C'est une aventure héroïque collective à laquelle chacun de nous est appelée et nous pouvons l'accomplir déjà à une échelle toute petite, dans la vie de tous les jours.


Vous animez la Web TV Savoirchanger.org. De quoi s'agit-il et à qui s'adresse-t-elle ?

L. A. : L'un des facteurs de changement positif, c'est la culture. La culture pour changer nos vies dans un sens plus épanoui et plus altruiste : c'est le pari de cette Web TV. Le terme humaniste définit bien le ton des entretiens en vidéos que nous proposons gratuitement avec des personnalités médiatiques et des particuliers engagés. Une journaliste m'a fait remarquer que chaque intervenant sur Savoirchanger.org était une forme de héros. C'est vrai. Je demande à chacun de me raconter une aventure particulièrement forte de sa vie, et comment il ou elle a traversé les épreuves, comment il ou elle en est venu à apporter quelque chose à la société. Il y a des paroles entendues qui m'ont sauvée la vie à plusieurs reprises, et je crois important la transmission de toutes ses paroles aux autres à mon tour.

Enfin, dernière question, avez-vous trouvé votre héros, celui qui vous permet d'accomplir pleinement votre vie ?

L. A. : Je n'ai jamais fini de chercher, je reste émerveillée devant de nouvelles rencontres. Mais j'ai quelques héros personnels qui m'ont guidée depuis l'enfance : des enseignants le plus souvent, des artistes aussi. Je suis pour les héros pluriels et non pas un Héros singulier, afin de rester toujours en situation d'apprentissage et d'ouverture !




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