L'Écologithèque

TOUS LES ÉDITEURS & AUTEURS CHRONIQUÉS

TOUTES LES INTERVIEWS

 

INTERVIEW septembre 2011












Interview de Denis Baupin

Denis Baupin est maire adjoint de Paris depuis 2001 et membre de l'exécutif d'Europe Écologie-Les Verts. Il est l'auteur de La planète brûle où sont les politiques ?  ().



Denis Baupin, vous êtes l'auteur de La planète brûle, où sont les politiques? paru aux éditions Hoëbeke, et par ailleurs maire-adjoint de Paris, ainsi que membre de l'exécutif d'Europe Écologie – Les Verts. Pourquoi avoir écrit ce livre ?

Denis Baupin : La nécessité de ce livre s’est imposée à moi quelques semaines après la conférence de Copenhague de décembre 2009. Jamais une conférence internationale portant sur l’écologie n’avait suscité autant d’attentes. Jamais autant de chefs d’État ne s’y étaient rendus, jamais autant de médias n’avaient couvert un tel évènement… pour aboutir finalement à ce qu’il faut bien considérer comme un terrible échec à l’aune des enjeux cruciaux auxquels nous devons faire face…
Vu les risques majeurs que court la planète, et surtout l’humanité, ou au moins ses formes civilisées d’organisation, il est temps de dire que les dirigeants politiques sont les maillons faibles dans la résolution de cette crise structurelle. Ces dirigeants politiques qui avaient entre les mains le destin de la négociation auraient pu, avec lucidité et courage, préserver la planète et ses habitants, s’ils avaient osé sortir de la paresse intellectuelle et des schémas mentaux conformistes.
Crises économique, sociale et écologique implique mutation énergétique, industrielle, nouveau modèle économique, nouveau système de valeurs alternatif au consumérisme... Ce sont ces éléments que j’ai tenté de rassembler dans ce livre, en y ajoutant l’obligation de concilier une nouvelle vision du rapport entre les peuples – le global – avec l’action au plus près des territoires – le local. Sur la base de ma propre expérience d’élu de terrain, j’ai voulu montrer dans quelles conditions, à la fois de robustesse de la société, mais aussi de volonté politique de changement, on pourrait engager cette mutation, et même la rendre désirable.


Quand je vous ai lu, j'ai très nettement senti chez vous l'homme politique, au sens de premier de celui qui s'occupe de la cité et des citoyens, et non pas le politicien. Un élu écologiste n'a-t-il pas le devoir de « montrer l'exemple » ? Peut-on être écologiste (politique ou non) sans mettre en pratique dans le quotidien ses convictions ?

D. B. : Faire en sorte que ses actes soient en conformité avec son discours, cela me semble une ligne de conduite assez saine. Et je vous confirme que lorsque j'appelle les parisiens à abandonner leur véhicule et à opter pour les transports collectifs, j'utilise moi-même les transports en commun. Maintenant, je ne crois pas à la perfection. Élu ou non, nous sommes des êtres humains avec des imperfections, des contradictions à gérer comme tout à chacun. Je ne suis pas certain d’être l’exemple de la « zénitude » que je prône comme aboutissement de notre révolution philosophique ! Il faut parfois faire des compromis tout simplement parce que changer le monde réel implique de vivre dans le monde réel. Si votre question porte plus particulièrement sur l'exemplarité en politique, je dis assez longuement dans mon livre tout ce que je pense sur les méfaits de la politique politicienne, qui s'insinue dans toute vie politique pervertissant même ceux qui cherchent à s'en affranchir. Et je reconnais également que ni moi ni le parti auquel j'appartiens nous n'avons pu éviter de céder parfois aux délices de cette politique politicienne. Je ne pense pas en revanche que ces dérives soient une fatalité et les pistes pour y remédier (notamment en ce qui concerne le mode de scrutin, etc) existent bel et bien.

La majorité des femmes et des hommes politiques n'est pas au rendez-vous d'une Planète qui souffre, laissez-vous entendre. Mais comment le pourraient-ils dans une société soumise à l'économie productiviste, à l'individualisme et au leurre du mythe de la croissance ? N'est-ce pas un changement de paradigme dont nous avons besoin (culturel, comportemental, social...) ? Bref, peut-on sauver la Planète sans sortir du système capitaliste ?

D. B. : Le libéralisme et au capitalisme sont, à n'en point douter, incompatibles avec l'écologie, tant le marché est incapable d'intégrer le long terme, la justice, la sauvegarde de notre écosystème. Mais il ne suffit pas de se contenter de mots d’ordre fourre-tout. Il faut non seulement dire par quoi on les remplace, mais surtout s’opposer tout autant au productivisme qu’au libéralisme. Si on ne résout pas l’ensemble du problème, on ne résout rien du tout. On ne peut se contenter ni de ripoliner le tout-croissance en développement durable, ni de rendre plus juste le productivisme. On se doit d’inventer un new deal planétaire.
Revendiquer l’augmentation du pouvoir d’achat apparaîtra toujours simpliste, voire contre-productif, - sauf évidemment pour les plus démunis – à un écologiste, tant assimiler l’individu à un consommateur (qui plus est à une vision purement quantitative du consommateur) est une vision très réductrice de la personne, en plus une telle revendication n’est porteuse d’aucun projet de société d’amélioration de la vie pour tous. A l’inverse, quand on investit dans l’éducation, quand on renforce les transports publics, quand on crée Vélib, quand on réduit la dépendance aux énergies fossiles, etc. on ne crée pas du pouvoir d’achat, mais on crée du service public bien souvent bien plus efficace pour répondre aux besoins de base.
Ces considérations, qui sont bien plus que des nuances, sont d’autant plus importantes qu’il n’y aura pas de « grand soir » permettant la sortie du libéralisme et du productivisme d’un seul coup et qu’il ne peut y avoir qu’une évolution progressive. Pour qu’elle puisse intervenir, encore faut-il avoir posé le bon diagnostic, et s’être mis d’accord sur la bonne destination finale.


Dans votre livre, vous abordez la question de la mutation énergétique et industrielle. Cette mutation ne passe-t-elle pas d'abord par une adaptation (dans tous les cas inéluctable, me semble-t-il) à la nouvelle donne climatique, économique et sociale ? Réduire la consommation, aller vers une sobriété « heureuse », promouvoir une agriculture durable et respectueuse de l'environnement, en autres, comment y parvenir et par quel chemin ?

D. B. : La rupture avec le mode de développement en vigueur doit à la fois prendre en compte les limites de la planète (et donc réduire l’empreinte écologique de l’humanité, et notamment nos émissions de gaz à effet de serre) et doit progressivement mener vers des droits équivalents pour tous les habitants de cette planète (pour faire simple, le droit à la même empreinte écologique pour tous). Dans de nombreux domaines, les trois questions essentielles qui se posent sont : 1) quelle limite collective nous fixons nous (à notre niveau de consommation de telle matière première, à notre niveau de pollution dans tel domaine) ? 2) comment partageons nous de la façon la plus équitable possible cette contrainte entre tous les êtres humains ? 3) quelle gouvernance permet de faire prendre les deux décisions ci-dessus et de les faire respecter ?
Les défis les plus massifs et les plus urgents que doit relever l'humanité sont liés au gaspillage insensé des ressources. Il faut inverser l'ordre des priorités et placer la réduction des consommations énergétiques clairement en tête. Les solutions à mettre en œuvre doivent être globales, on ne peut pas se contenter d'agir à la périphérie. Comme je l'explique dans mon livre, on se retrouve face à la nécessite de ce que certains appellent une troisième révolution industrielle : si nous voulons fabriquer des isolants thermiques, développer les transports collectifs des dispositifs d'éclairage  basse consommation, recycler les déchets, réduire les circuits  de fabrication et de distribution, il ne peut y avoir de changement de politique sans filière industrielle. Mais l’enjeu va  bien au-delà de la seule création de filières nouvelles (énergies renouvelables, filières du bâtiment pour la construction durable). Il s’agit aussi d’organiser la conversion de filières existantes : nucléaire, automobile, agriculture.
La mutation vers l'agriculture biologique est vitale non seulement d’un point de vue environnemental mais aussi d’un point de  vue économique, l’agriculture biologique étant bien plus créatrice d’emplois. L'enjeu est également de relocaliser la production alimentaire. Prenons l'exemple de l'Ile de France. Alors qu'il s'agit d'une région à fort territoire agricole l'alimentation de ses 14 millions d'habitants ne repose que pour 1 % de sa propre production. C'est un facteur de gaspillage mais aussi de fragilité considérables.


La mutation (comme tout changement) n'est-elle pas source d'angoisse et de rejet ? Comment rendre cette mutation souhaitable par le plus grand nombre ?

D. B. : la mutation énergétique, technologique et économique que j'appelle de mes voeux est indispensable mais elle ne peut être uniquement mécaniste. L'être humain est un être pensant, il a besoin d'idéal, de motivation, d'imaginaire dans lequel inscrire son action et sa vie. Voilà pourquoi je propose de « Réinventer l’épicurisme » : c’est un nouveau sens qu’il faut donner à la vie, une nouvelle philosophie de vie qu’il nous faut inventer. On doit parier sur le meilleur dans l’être humain, sur ce qui, dans toutes les cultures, est ressenti comme ce qui grandit chacun d’entre nous, plutôt que ce qui nous tire vers le bas, sépare, divise, induit compétition, rivalité, avidité. On doit privilégier au contraire tout ce qui valorise la coopération, l’entraide, l’enrichissement mutuel. 
L’essentiel du travail est à faire par les politiques pour modifier les politiques publiques. C’est là que l’on peut rendre la mutation plus facile, désirable pour nos concitoyens. Ceux-ci se retrouvent schizophrènes : d’un côté en tant que citoyen, tout le monde est convaincu que c’est mieux d’être ecolo que d’être pollueur. De l’autre, en tant que consommateur, tous les signaux économiques et symboliques incitent au comportement exactement inverse. Le rôle du politique est justement de donner la possibilité à chacun de sortir de cette schizophrénie et de réconcilier le citoyen et le consommateur.
Passer d’un modèle où c’est le « plus » qui est systématiquement valorisé, à un autre où on valorise le « mieux », où le relationnel avec d’autres apporte plus que la consommation compulsive ne se fera pas en un jour. Mais l’essor des nouvelles technologies de communication (pour peu qu’elles ne sombrent pas du côté obscur du consumérisme, de la propriété privée et de la surveillance) peut constituer un formidable vecteur de cette mutation.


Penser global, agir local. De quoi s'agit-il ?

D. B. : Ressituons bien l’enjeu : aujourd’hui la moitié de la population mondiale vit dans des villes de plus de 5000 habitants. Dans les pays industrialisés, c’est prêt de 80% de la population qui vit en ville. Dans les autres pays, l’urbanisation se développe à une vitesse hallucinante. Si on prend par exemple la question des émissions de gaz à effet de serre, il est communément admis que près de 80% proviennent de l’activité des villes. Quelques soit les accords auxquels parviendront un jour les Etats pour lutter contre le dérèglement climatique – et nous espérons qu’ils soient le plus rapide et le plus ambitieux possible – ils ne pourront tenir leurs engagements que si les villes en sont partie prenante. Les villes ont une responsabilité d’autant plus importante qu’elles sont les mieux placées pour mettre en œuvre des politiques structurantes liées aux comportements individuels.  Qu’il s’agisse de bâtiment, de transport, de logistique urbaine, d’urbanisme, d’éclairage public, etc. la municipalité est souvent concernée au premier chef. C'est elle qui fait les investissement à long terme, qui organise le territoire, sa densité, les réseaux... c'est elle qui peut agir sur nos comportements de base : se loger, se nourrir, se chauffer, se déplacer. C’est souvent au niveau local qu’on peut le plus efficacement transformer concrètement et rapidement la ville, les obstacles ne manquent pas, particulièrement dans les pays jacobins comme la France, où peu de pouvoirs sont décentralisés aux collectivités locales. Acquérir de nouvelles compétences, permettant aux villes d’agir plus efficacement en matière de lutte contre les crises climatiques et énergétiques notamment, est un combat prioritaire.

L'idée écologique est-elle une utopie ou une nécessité ?

D. B. : Comme disait Théodore Monod, l’utopie c’est simplement ce qui n’a pas encore été essayé !
L’Ecologie est la seule à proposer un modèle qui traite, et anticipe, à défaut de résoudre,  l’ensemble des  crises (environnementale, économique, sociale, géopolitique) qui sont inéluctables. C’est donc une nécessité. Ce modèle n’est certes pas totalement écrit car il ne peut se définir se construire ; qu’en étant co-conçu par ses acteurs. Il nécessite une prise distance assez forte par rapport au modèle existant, au point que l’on peut en effet se référer aux utopies relevant de la littérature politique où l’on avait recours à la fiction pour prendre ses distances par rapport au présent pour mieux le relativiser et de décrire, d'une manière aussi concrète que possible, ce qui pourrait être. L'épanouissement du genre utopique correspond à une période où l'on pense, justement, que, plutôt que d'attendre un monde meilleur dans un au-delà providentiel, les hommes devraient construire autrement leurs formes d'organisation politique et sociale. L’idée à cette époque était de convaincre leurs lecteurs que d'autres modes de vie sont possibles.


Peut-on envisager une politique écologiste sans un écologiste au sommet de l'État ? Quand bien même, quelle serait la marge de manœuvre des écologistes au pouvoir dans un monde globalisé et marchandisé ?

D. B. : L'imprégnation des idées écologistes par les responsables politiques de droite comme de gauche reste très marginale. La conséquence  est que les politiques menées sont majoritairement productivistes et que le poids des politiques écologiques n'y est mesuré qu'au rapport de force électoral. C'est pour cela que je crois à la nécessite d'une force politique écologiste autonome, qui a forcément vocation à porter un ou une écologiste au sommet de l’état ; Je suis convaincu que les partis dominants sont incapables de reprendre la nécessité du combat écologique tant leur logiciels propres sont incompatibles avec celui-ci. Maintenant, loin de moi l'idée de dire qu'un écologiste va tout résoudre avec sa baguette magique. La mutation à engager est profonde, les obstacles nombreux, les contradictions à résoudre innombrables. Mais nous n'avons pas loin de là que des adversaires. Nous avons aussi de nombreux alliés potentiels sur lesquels nous pouvons nous appuyer. De nombreux acteurs ont intérêt à la mutation. Acteurs économiques, sociaux, tous ceux qui cherchent d'ores et déjà au quotidien à développer les alternatives concrètes au productivisme, etc. Au-delà de ces acteurs organisés ce sont des millions de citoyens qui sont disponibles pour évoluer vers un monde plus écologique, pour autant qu'on leur en donne les moyens. Je suis convaincu que la mutation, la révolution qu'il nous faut engager ne connaîtra pas de Grand soir. Elle est progressive et donc appropriable par tous...c'est ce qui lui donne justement le plus de chances non seulement d'avoir lieu mais en plus de réussir.

Enfin, quelles sont selon vous les qualités essentielles que devraient posséder une femme ou un homme politique, notamment écologiste ?

D. B. : De la volonté et du courage. Les femmes et hommes politiques doivent oser sortir du conformisme et s'affranchir du fatalisme, revenir aux fondements du sens de l'action publique et prendre leurs responsabilités. Je pense également qu'il faut qu'ils aient foi en l'humanité, qu'ils sachent enfin miser sur ce qui est bon dans l'être humain, sur ses aspirations positives, ces valeurs communes au genre humain...qui sont peut être notre meilleure chance de nous en sortir.



Vous pouvez laisser vos commentaires à cette adresse: commentaires@ecologitheque.com. Après modérations, ils seront insérés sous la chronique correspondante.



Le site de Christophe Léon, animateur de L'Écologithèque

Proposer une chronique, une note de lecture ou une recension

DES LIENS POUR AGIR