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![]() mise en ligne le 11 janvier 2011 |
| Christine Bergé auteur du livre Superphénix, déconstruction d'un mythe, éd. Les empêcheurs de penser en rond & La Découverte (chroniqué sur L'Écologithèque le 11 janvier 2011)
Christine Bergé, vous êtes l’auteur de Superphénix, déconstruction d’un mythe paru dernièrement aux éditions Les empêcheurs de penser en rond / La Découverte.
Pourquoi Superphénix est-il selon vous un mythe ? Christine Bergé : Le monde nucléaire manipule une technologie de pointe, mais il est entièrement traversé par une dimension mythique, voire même quasi-religieuse. Ses acteurs principaux sont habités par le personnage de l'alchimiste, avec son athanor, mais ils l'énoncent rarement ainsi. On s'approche du cœur de la matière, que l'on sonde et que l'on déchire. On s'approche de l'origine, et donc du danger le plus imminent. Des frontières sacrées sont franchies, mais tout cela se passe d'une façon invisible, dans le secret du « cœur » du réacteur. Le confinement extrême tente d'exorciser les effets de l'effraction maîtrisée qu'accomplit la « réaction en chaîne ». En outre, dans la formation de leur nom, plutonium et uranium sont des êtres des profondeurs : Pluton est le dieu des enfers, il signifie en grec celui qui rend invisible ; Uranus est le père des Titans, son nom signifie le ciel étoilé ou le firmament. Ce sont les noyaux les plus lourds de la matière. L'uranium et le plutonium demeurent irradiants pendant des temps infinis, loin de l'échelle humaine. On peut considérer les réacteurs comme des créatures techno-mythiques. Leurs noms sont souvent puisés dans les catégories mythologiques de la puissance, dans les noms de divinités. Le réacteur Phénix évoque l'oiseau doré qui renaît de ses cendres, l'oiseau immortel : il allume son bûcher, se consume périodiquement et se réengendre lui-même. Le réacteur Superphénix devait être un phénix d'une très grande puissance, qui a nécessité un véritable « saut » en terme d'échelle, par rapport aux petits réacteurs expérimentaux. Il a été réalisé au moment où le nucléaire était dans son âge d'or, au moment où le réseau des centrales prenait tout son essor. Au Japon, la construction des réacteurs à neutrons rapides a porté le même espoir d'un moteur éternel. Les noms de réacteurs à neutrons rapides sont aussi des puissances, des états d'éveil sur la voie du bouddha : Joyo signifie Lumière éternelle ; Fugen, qui chevauche un éléphant à six défenses, est le symbole de la fermeté spirituelle ; Monju, monté sur un tigre bleu, brandit dans sa main droite une épée de feu, et dans sa main gauche tient le livre de la sagesse. Comme je le montre dans le livre, la montée en puissance des réacteurs à neutrons rapides illustre une forme d'ascension symbolique : le moteur éternel de Superphénix devait être l'apogée de cette conquête. L'accomplissement ultime d'un travail conçu comme celui des héros de l'Odyssée nucléaire. Pour une bonne partie de la société civile, au contraire, cette ascension était vécue comme course folle. On craignait Superphénix comme un monstre explosif, Lanza del Vasto le décrivait comme un volcan installé aux portes de Lyon. Contre le monstre, des hommes se sont battus : une guerre presque à mains nues, comme aux temps féodaux. Une guerre mythique dont les récits se sont développés, dont l'anniversaire est commémoré, qui fit un mort et des blessés. Cette guerre finit sur une « victoire » des « héros » antinucléaires, lorsque Jospin déclare que l'on va abandonner Superphénix. On retrouve le récit mythique de CreysMalville, du côté des acteurs de la centrale : pour eux, c'est le récit d'un abandon tragiquement vécu qui est aussi au coeur de l'histoire des travailleurs. Le récit commence par l'âge d'or du site, avec l'effervescence des commencements, avec une équipe polyglotte, des énergies humaines venues de plusieurs pays d'Europe. Il se poursuit par les « épreuves » vécues (avaries techniques et administratives), comme s'il fallait lutter contre un destin malheureux, jusqu'à ce que « le couperet tombe ». De ce côté-là, c'est le mythe de Superphénix en héros maudit. Au cours de l'histoire du nucléaire, aucune centrale n'a connu un tel investissement symbolique et n'a suscité autant de débats. En quoi le démantèlement de Superphénix est-il aussi la déconstruction du mythe ? C. B. : Ce livre est le premier livre qui décrit le démantèlement d'une centrale nucléaire. Le « démantèlement », c'est la séparation de tous les éléments et fonctions de ce gigantesque appareil : on l'appelle aussi « déconstruction », puisqu'on démonte tout ce qui a été construit. Dans le cas de Superphénix, on a interrompu l'histoire technique d'une centrale qui avait encore des promesses à tenir. Le rêve a été brisé avant d'avoir été vraiment réalisé, le récit a été cassé avant qu'on en connaisse la fin. Et, finalement, la déconstruction fait passer du rêve à une réalité assez triviale. Car tout ce qui était assemblé, on le met en pièces détachées. Il faut déconnecter, décontaminer, découper tout cela dans des ateliers qui sont conçus à partir du moment où l'autorisation de déconstruction est donnée. Les acteurs du nucléaire n'emploient jamais les termes « démolition », ou « destruction ». En effet, on ne peut faire comme pour un immeuble, par exemple, que l'on abat et dont le contenu s'écroule à terre, en vrac. Il s'agit au contraire d'un démontage soigneux, d'opérations lentes et programmées, car il faut cloisonner des univers qui étaient en communication, décontaminer et découper les pièces irradiées, les répartir dans des conteneurs spéciaux et les acheminer vers l'ANDRA (Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs). C'est peut-être un travail qui s'approche du démontage de certaines usines chimiques contenant des produits dangereux. Mais ici tout doit être pisté, archivé, car si les parties non irradiées peuvent rejoindre des flux ordinaires d'usage et de récupération, tout ce qui est radiologiquement polluant doit être évacué selon des règles définies par les organismes qui autorisent et surveillent les opérations (CIDEN, Centre d'ingénierie de la déconstruction et de l'environnement ; ASN, Autorité de sûreté nucléaire). Pour ce qui est de l'aspect non plus technique, mais symbolique, la déconstruction du mythe s'accomplit dans le passage aux actions qu'on peut définir comme à la fois castratrices et sacrilèges : on doit oser « casser » ce qui marchait très bien, puisque Superphénix n'a pas été arrêté pour des raisons d'usure, ni parce que la centrale était en fin de vie. C'est pourquoi les acteurs du site ont eu tant de mal à initier le travail de déconstruction : Superphénix avait encore un coeur de jeune homme, comme le dit un des ingénieurs. Dans la salle des machines, tout était encore flambant neuf. Et pour eux, tout cela était porteur d'avenir. Brutalement, on leur a dit qu'il fallait démonter leur tour de Babel. Il ne s'agit pas ici d'une déconstruction intellectuelle, mais bien d'une mise à plat des éléments, qui rend progressivement anonymes tous ces éléments qui pour les travailleurs, étaient porteurs de valeurs. Sur le site de Creys-Malville, rien n'avait été banalisé, le travail était valorisé dans la prise de risque que comportait le franchissement de l'échelle des puissances, et dans la mise en commun d'une équipe particulièrement bien formée pour cette cause d'avenir. Dans la centrale, certains lieux sont encore chargés de valeurs symboliques, ou porteurs d'émotions, comme par exemple le sommier, qui soutenait les éléments combustibles, ou encore la cuve qui contenait le sodium. Ce sont des éléments très fortement irradiés, dont le démontage comprendra fatalement des risques au niveau radiologique. Un des acteurs que j'ai interrogés me disait « Le pire reste à venir ». Dans ce cas, le côté doré du mythe s'enfonce vers des profondeurs infernales, vers les doutes qui affleurent. La construction massive du dôme du bâtiment réacteur, qui trône comme une basilique, sera un jour mise à terre : d'ordinaire, on ne fait pas disparaître de telles constructions, qui évoquent les grands bâtiments religieux ou les forteresses militaires. Abattre le volcan était l'enjeu de la guerre entre les Verts et les tenants du nucléaire. Ainsi Superphénix faisait office d'emblème représentant l'arrogance des partisans de l'atome. Et pour cela, dans l'imaginaire d'un Jacques Neirynck, auteur du roman Les cendres de Superphénix, un réacteur de cette ampleur devait mal finir: l'écrivain imagine qu'une catastrophe se produit au moment de la fermeture de la centrale qui explose à la suite d'un tremblement de terre, dégageant un mortel nuage... Et, comme on peut lire sur la quatrième de couverture, l'auteur s'en prend à un des mythes les plus fous de notre société, celui du progrès à tout prix. Superphénix n’est-il pas un fantasme (réalisé) d’ingénieurs, et son prix, au sens propre comme au sens figuré, n’est-il pas trop élevé ? N’avons-nous pas joué aux apprentis sorciers ? C. B. : Toutes les machines initiatrices sont des fantasmes d'ingénieurs réalisés : les premiers avions, les premiers sous-marins, les premiers réacteurs nucléaires... De par leur taille, les machines les plus gigantesques font affleurer l'image du monstre ou de la terrible divinité : le coeur du réacteur bat comme celui d'un dragon, comme celui d'une forge de Vulcain ; le feu captif dans la cuve emplie de sodium évoque celui de l'enfer, le sodium est comme du sang qui circule dans les veines du grand phénix. Un fantasme, un rêve d'ingénieur ? Oui, bien entendu ! La technique est sous le signe du rêve d'Icare. Folie et grandeur, grandeur et perdition... Comme l'écrit Michel Butor, « Ce sont les machines qui rêvent d'ingénieurs qui rêvent ». Au cours de l'histoire, qu'est-ce qui est encore impossible pour la technique ? Dans ce cas, le prix est aussi symbolique que réel. Devant la pression idéaliste de ceux qui veulent franchir les impératifs techniques, le prix réel (le coût) n'a que peu d'importance. Tout sera mis en oeuvre pour accomplir le grand'oeuvre. Car il faut avant tout le désir, qui justement anime le flux des dépenses sans compter. Un désir conduit non seulement par les techniciens, mais encore plus par les politiques, lesquels font du nucléaire français le fleuron techno-économique. Ainsi les énergies humaines les plus folles s'assemblent pour engendrer une forte synergie. Celle-ci est à l'image de la volonté de trouver la ressource la plus « éternelle », qui permettra à l'homme de continuer à étendre son règne sur la terre. Qu'on appelle cela « développement durable » ne change rien à l'affaire. C'est une fuite en avant, les ingénieurs vivent dans un monde où l'idée d'un avenir de la planète ne passe par pas autre chose que par la technologie. Les ingénieurs du nucléaire sont donc bien en ce sens les dignes fils d'Icare. Sont-ils pour le moment encore dans un mouvement d'ascension ? A quand la chute ? Peut-être que seule la question économique permettra de réduire la course à la puissance. Pour ce qui est du «prix », c'est à dire le coût réel de la « machine » Superphénix (construction, fonctionnement et déconstruction compris), il est presque inévaluable pour le commun des mortels : EDF ne communique aucun prix par centrale. Les évaluations qui sont faites montrent tout au plus un ordre de grandeur : dix milliards d'euros environ pour 53 mois de fonctionnement normal. Un gâchis ? Certes, puisqu'on est loin d'avoir une équivalence entre le prix de revient total et le bilan de la production. Mais on peut aussi répondre qu'il s'agissait d'un prototype, c'est à dire d'une machine expérimentale, et qu’en tant que tel, le coût réel n'est rien si ce n'est un exercice d'économie pour le futur. C'est sans compter, bien entendu, le prix du risque, le prix de l'impact sanitaire cas d'accident nucléaire. L'alchimiste travaille des matières précieuses, il veut obtenir de l'or et fouille le cœur des éléments, mais parfois il fait sauter son athanor et perd la vie (si ce n'est celle de ses voisins). Dans le cas de Superphénix, le drame n'a pas eu lieu. D'après les acteurs du site, les réacteurs comme Superphénix sont construits avec une somme d'équipements de sûreté, de protection et de redondance prévus pour éviter toute perte de vies humaines. L'exemple de Tchernobyl leur sert de repoussoir, en quelque sorte, la conception de ce réacteur n'ayant rien de commun avec celle des réacteurs français, et l'accident survenu en Ukraine ayant fait suite à l'accumulation de non-respects de procédures d'exploitation et maintenant le volcan est éteint. Les éléments combustibles sont parqués dans leur râtelier, et le sodium en fusion rejoint jour après jour ses cubes de béton qui vont se ranger dans les alvéoles prévues pour les garder pendant trente ans. Pour certains, le prix élevé est celui de la perte des possibles : les exercices d'incinération des actinides mineurs n'ont pu donner leur dernier mot. Pour d'autres, c'est celui d'une machine qui n'a pas produit ce qu'elle aurait dû produire. Pour d'autres encore, le prix de Superphénix se retrouvera (se compensera) dans le fonctionnement du nouveau RNR Astrid, peut-être. Les techniques nucléaires avancent sur un tapis roulant qui semble ne pas vouloir s'arrêter, l'avenir seul nous dira quel était le vrai prix, à la fois réel et symbolique. Avez-vous pu vous rendre partout où vous le souhaitiez sur le site ? Quelle a été votre méthode de travail ? C. B. : On peut visiter tout ce qui est possible et autorisé, bien sûr ! On visite la salle des commandes, dont les pupitres sont pour la plupart masqués puisque la centrale n'est plus en fonctionnement. On se promène dans les bâtiments générateurs de vapeur, qui sont presque vides maintenant, et dans lesquels on voit les traces de tout ce qui a été enlevé, comme des sortes de cicatrices. Nous avons vu l'atelier tout en longueur et flambant neuf dans lequel est traité le sodium liquide. Nous avons visité les lieux dans lesquels sèchent les cubes de béton sodé ainsi réalisés, ainsi que le lieu dans lequel sont entreposés pour trente ans ces cubes : un bâtiment vaste comme un immeuble de plusieurs étages. Mais nous n'avons pas vu le processus technique qui intègre le sodium liquide dans la solution de gâchage. Nous avons visité le bâtiment réacteur et observé les opérations depuis une sorte de belvédère, comme le montrent les photos prises par Jacqueline Salmon. L'espace circulaire situé au-dessus de la dalle fait penser à une sorte d'arène qui ressemble aux théâtres anatomiques d'autrefois. L'essentiel du travail qui s'accomplit, on le regarde en effet de loin, depuis des parapets, et finalement c'est comme à travers des sortes de barrières visuelles, et du coup ces barrières deviennent très visibles. Beaucoup de choses sont cloisonnées, fermées, pour des raisons évidentes de protection radiologique. On a le sentiment qu'une grande partie de la « bête » reste secrète. Mais c'est justement révélateur de la réalité : une grande partie de ce qui se passe doit rester invisible. Ou encore, le regard est toujours donné « à travers » des espaces réservés, protégés par des vitres au plomb, par exemple. Tout ce qui se passe dans les puits est invisible même pour ceux qui commandent les opérations. Les ateliers les plus contaminants sont fermés au public, il faudrait y entrer en tenue spécialisée, en tenue de travail. Quand j'ai repéré le petit atelier dans lequel sont découpés les éléments qui ont trempé dans le sodium radioactif, c'était par hasard, au cours d'une visite du bâtiment réacteur. Je me suis approchée pour regarder par le hublot aménagé dans la structure opaque, mais on ne peut pas y entrer, c'est réservé à ceux qui suivent le protocole de travail. Il y a beaucoup de choses que j'aurais aimé voir, par exemple tout le circuit de la lingerie, comment les vêtements sont lavés, décontaminés, savoir ce qu'on fait du liquide de nettoyage, savoir comment on procède avec les tenues ignifugées, etc. Pour approfondir, il faudrait une enquête de très longue durée, mais il y aurait de toutes façons une limite à la pénétrabilité des lieux. Il serait intéressant aussi de « suivre » tout ce qui est mis dans les conteneurs : voir combien de temps ceux-ci restent sur place, et où ils vont quand ils sont envoyés à l'ANDRA, par exemple. Il faudrait vivre tout cela au quotidien, peut-être y travailler comme les autres. J'ai eu des entretiens avec des ingénieurs et personnels d'EDF, ainsi qu'avec des sous-traitants ; j'ai pris plus de 300 pages de notes. Pour moi, la meilleure solution était d'établir un système de questions croisées pour repérer les angles de vue et les variations de représentations de chacun des acteurs sur un même objet de travail, ou sur un même atelier, par exemple. Car c'est un travail collectif, qui demande une communication constante entre les divers acteurs. Pour cette approche, les réflexions de l'ethnométhodologie sont assez précieuses. Il faut à la fois garder en vue l'action collective qui est accomplie dans une échelle de temps définie, et apprécier le degré de réflexion personnelle sur l'action en question (et donc avec une temporalité particulière). Les actions sont préparées de longue haleine par des protocoles, et leur cours est suivi (des « fiches » décrivent le travail) jusqu'à la destination finale. J'ai découpé les actions en suivant les articulations de la machine elle-même : par exemple, comment s'accomplit l'extraction des éléments combustibles, et comment ces derniers cheminent, qui les prend en charge, jusqu'à leur arrivée dans la « piscine » du site. On s'aperçoit alors que, malgré l'impression de confinement et de cloisonnement, tout se prolonge au contraire vers le monde extérieur : le « monde » de chacun, à l'intérieur du site, est sans cesse énoncé en relation avec la destination ultérieure des éléments que l'on déconstruit ; les acteurs pensent et décrivent le cheminement des éléments depuis la centrale jusqu'au lieux de stockage à l'ANDRA ou sur les lieux d'enfouissement profond des sites comme Bure ; on a le sentiment d'une pensée qui se déploie dans un immense espace géographique, à l'échelon d'un territoire. Cela signifie que le travail est perçu jusqu'à son point d'aboutissement. Cependant, malgré les fiches de suivi et tous les supports qui enregistrent les séquences de l'action, on s'aperçoit que l'attention portée au présent fait contraste avec les problèmes de mémoire. Une fois l'action accomplie, le temps devient flou, le souvenir de l'action est comme émietté. La déconstruction se déroule sur des dizaines d'années. Il faut alors se reporter aux documents qui enregistrent le cours des choses. Dans ce flux permanent, les documents forment une base. De même, c'était vraiment nécessaire, j'ai lu de nombreux documents émanant des autorités qui viennent observer les travaux, notamment celle qui émane de l'ASN. Ces documents permettent de restituer les aventures de Superphénix dans une histoire au long cours. On s'aperçoit alors que, auparavant, il était question de laisser les sites nucléaires « refroidir » pendant des années, au lieu d'attaquer de suite la déconstruction. Cette idée à été abandonnée. Votre livre est une plongée au cœur de Superphénix, ainsi que dans le cœur des ouvriers qui y ont travaillé et y travaillent encore pour certains. La manipulation de matières irradiées et la vie quotidienne au sein d’un milieu confiné et dangereux créent-elles des liens particuliers entre les hommes ? C. B. : Mon enquête a été de trop courte durée pour que je puisse écouter une importante partie des personnels qui travaillent sur le site. Les personnes avec qui j'ai eu des entretiens (ingénieurs, chimistes, techniciens, sous-traitants) ainsi que les chantiers que j'ai pu observer m'ont cependant fait comprendre la différence qui existait pour eux entre la période de fonctionnement de cette centrale hors du commun qu'était Creys-Malville, et la période de démantèlement. Les deux périodes étant finalement équivalentes en temps : une dizaine d'années (la déconstruction durera quant à elle encore une trentaine d'années). Dans le « récit » qui en est fait par les différents acteurs, la première période est présentée d'une façon concentrée, qui rend saillants certains points essentiels pour les travailleurs. C'est une période historique, en quelque sorte, qui a été presque surinterprétée. Elle est présentée comme une époque heureuse, motivée par un travail intense qui mobilise pour chacun les compétences les plus pointues, quel que soit le corps de métier. Avec parfois une petite pointe qui marque le sentiment d'être toujours proche du danger mais de le maîtriser... Certaines actions remportent le pompon : le plus valorisé, c'est tout ce qui concerne les expérimentations sur la composition du cœur du réacteur. Car la technique se prolongeait vers le domaine scientifique. Ayant finalement peu fonctionné, le matériel était tout neuf, plein de promesse, les hommes qui travaillaient en salle des machines aimaient bien leurs turbines, qui étaient d'énormes rouleaux de métal dont les formes sophistiquées confinaient à l’œuvre d'art. Le sentiment général de la puissance conduisait les équipes à une grande fierté : faire marcher le monstre, y parvenir sans faute, c'était le challenge. Il y avait des défis techniques : inventer un mécanisme pour écouter le sodium, surveiller sa fluidité, par exemple. Car les questions de sécurité dépendaient de l'inventivité technique : sur le site, on appelle cela les « idées de progrès ». Et je pense que chacun, même celui qui changeait la plus petite pièce, était porté par ce mouvement qui appartenait spécifiquement à l'histoire de Superphénix. (Aujourd'hui, le climat du travail dans le nucléaire n'a plus cette force : on vient travailler là par opportunité, pour avoir un bon salaire, même les directeurs changent très souvent de poste, le turn-over est vraiment important. On ne s'inscrit pas autant dans l'histoire d'un site). Par la suite, la déconstruction ne présente pas la même euphorie, au contraire. Il y a eu tout d'abord le refus de cette décision, presque l'envie de désobéir, de continuer à faire marcher la machine envers et contre tout, comme si la machine avait sa propre vie qui voulait continuer. Et puis les opérations ont repris le dessus : de nouveau, le coeur faisait parler de lui. Les délicates opérations d'extraction des éléments combustibles, afin de les ranger dans leur râtelier en piscine, étaient intéressantes, comportant une assez lourde responsabilité. Là aussi, on continue de faire appel aux « idées de progrès », puisqu'on avance sur un terrain qui n'est pas conquis d'avance, qui contient des inconnues à résoudre au coup par coup. On donne des noms aux opérations (MDA, manutention-démantèlement des « petits » composants ; MDG, manutention-démantèlement des « gros » composants ; TNA, traitement du sodium liquide). On sent bien que l'idée de création d'ateliers spécifiques soutient l'exercice technique dans un niveau pointu. Mais, dans le discours des acteurs, l'effervescence de la première période n'existe plus. On observe une grande mobilité des travailleurs, des sous-traitants, et la population des acteurs est considérablement réduite. Il faut cependant rappeler qu'il existe une grande pression de surveillance, car les opérations restent malgré tout assez risquées, surtout en ce qui concerne la conversion du sodium liquide, lequel est à la fois explosif et fortement inflammable. Tout est fait pour échapper à la routine, le traçage constant des opérations est là pour donner la cohésion la plus forte possible. C'est là qu'on peut saluer l'effort fait par l'équipe de communication, pour maintenir un bon niveau de cohésion des acteurs et des équipes. Ainsi le journal du site, Creys et Chuchotements, est l'organe principal qui garde la mémoire du site, des arrivées des « nouveaux » et des départs des « anciens », qui retrace les actions accomplies, félicite les inventions techniques ad hoc, et qui tâche de donner une tournure épique aux ouvrages en cours. Ainsi, sur la lancée d'une histoire peu ordinaire, mais dans un quasi-oubli du grand public, le « récit » de Superphénix se poursuit. Vous parlez de mémoire qui risque de se perdre. De quelle mémoire et de quels risques s’agit-il ? C. B. : D'une part, la perte de la mémoire, ce sont les vertiges de la traçabilité : la multiplication des supports de mémorisation pour les parcours d'objets, les étapes des actions (elles-mêmes subdivisées), les rangements de ces supports en des lieux qui ne peuvent être complètement centralisés, les efforts pour formuler des historiques généraux, tous ces documents forment une montagne d'écritures que personne ne domine d'un seul regard. Il faudrait un personnel spécifique pour constituer et consulter sans cesse cette mémoire qui s'amplifie d'année en année. Les différents lieux dans lesquels sont engrangés les documents forment une bibliothèque de Babel. Sur le site, dans les bibliothèques des bureaux s'accumulent les éléments spécifiques aux traces des chantiers : les traces ne sont pas toujours disponibles au moment où on les attend. Il faut dégager du temps pour 'plonger dans les archives'. La petite salle de documentation de Creys-Malville est pleine d'archives que peu de personnes connaissent. En dehors du site, il y a également des archives spécifiques, comme celle qui contient les éléments de la construction du site, dans le bastion de Pierre Scize à Lyon, là où siégeait le premier cabinet d'architecture. Ceux qui vivent sur le site vont-ils consulter ces archives ? Non, parce qu'ils sont pris dans le cours des actions présentes. On peut alors considérer la mémoire vivante, celle des « anciens » du site, qui tâchent de transmettre les savoirs et les savoirs-faire ; mais comment faire pour vraiment bien souder les anciens rythmes de travail et les nouveaux ? Car la déconstruction c'est aussi la découverte de nouvelles questions techniques que personne n'avait posées. Les nouveaux métiers exigent de nouvelles formations, de nouveaux matériaux interviennent. Certains documents, comme ceux qui contiennent les « règles générales de la sûreté » forment le catéchisme de base. La réunion de « staff » du matin, comme dans les hôpitaux, permet de récapituler le travail précédent avant de lancer les opérations suivantes. Mais dans le temps comme dans l'espace, le travail du démantèlement est un travail de découpage, de déconnection, qui rend difficile la remontée longue d'une mémoire des lieux, sur plusieurs années, et a fortiori sur plusieurs décennies. Il faut savoir que, de sa conception à la fin de sa déconstruction, l'histoire d'une centrale comme celle de Superphénix (qui a pourtant été arrêtée dans son fonctionnement) s'étend sur presque trois-quarts de siècle, soient environ trois générations. Sans compter l'historique des déchets issus du démantèlement, qui se poursuit dans un futur inconnu... Les lieux changent de destination, l'état de l'installation est mouvant, les frontières sont instables, les risques de la mémoire sont donc en même temps des risques liés au franchissement des frontières par les matières radioactives, et, comme le reconnaissent les observateurs de l'ASN, « il existe un risque de ne pas détecter le début d'une situation dangereuse ». Vous ne prenez jamais parti dans votre ouvrage. Pourquoi ? C. B. : Au lieu de me situer d'une façon frontale dans un « camp » ou dans un autre, ce qui est « prendre parti », j'ai cherché à faire communiquer deux mondes qui s'affrontent dans une situation fortement asymétrique. La présence, sur les lieux, d'un personnage « du dehors » (une anthropologue) semble indiquer une demande de réflexion qu'il faut dès lors laisser ouverte. Dans la mesure où le livre se veut le témoignage d'un certain nombre d'étapes dans le mouvement général de la déconstruction, j'ai préféré poser un certain nombre de questions, directement issues de l'observation des techniques et des hommes. J'ai voulu plutôt ouvrir le débat que donner les éléments qui pourraient le clore trop rapidement. Je pense que les lecteurs utiliseront tous les liens (autres lectures, sites à consulter) qui suffisent pour se fabriquer leur propre opinion. Il est clair qu'en montrant l'énorme quantité de déchets générés par le démantèlement d'une seule centrale (presque neuve), on peut déjà jauger l'ampleur des dimensions des sites à déconstruire, ne serait-ce qu'en termes de déchets… La question des déchets, soudée à celle des risques de perte de la mémoire indiquent déjà un enjeu de taille quant à la responsabilité contenue dans ces chantiers. Ceci dit, même si l'on souhaite s'engager dans « l'arrêt du nucléaire », il faut pouvoir comprendre et penser d'une façon critique les modalités de la déconstruction. Car c'est là qu'on mesure à quel point l'arrêt d'une centrale n'est pas l'arrêt de l'histoire de cette centrale. En étudiant la déconstruction, on mesure la forte inertie historique et l'impact complexe des activités nucléaires. L'environnement naturel et humain en est marqué en profondeur, à la fois dans une temporalité longue, et dans l'espace en profondeur. Donc même si on veut « sortir » du nucléaire, il est important de bien comprendre les enjeux des pratiques de la déconstruction. Je pense donc qu'il faut des anthropologues, des historiens, pour produire et garder des documents qui formulent une mémoire étendue, qui témoignent du travail accompli, qui dressent des bilans partiels, qui lancent des avertissements ponctuels. Les générations futures pourront s'appuyer sur ces réflexions « locales » en quelque sorte, pour percevoir la façon dont la conscience historique du monde nucléaire vivait entre la fin du XXème et le début du XXIème siècle, par exemple. Rappelons qu'au départ, ce livre était un projet soutenu par EDF France... qui finalement l'a trouvé trop sombre. En revanche, le livre avait l'aval des personnels du site de Creys-Malville, qui désiraient justement ce travail de mémoire. On voit donc un désir de mémoire, légitimement issu du site... mais dans le même temps, un refus de cette mémoire par l'institution officielle (EDF). Cette différence d'attitude indique des variations importantes, dans un dispositif qui au contraire se donne une apparence immuable. En outre, il m'a semblé intéressant de montrer dans cet ouvrage comment fonctionnent les structures et les instances qui pilotent au quotidien les opérations de déconstruction, notamment le CIDEN (Centre d'Ingénierie de la déconstruction et de l'environnement) lui-même dépositaire d'une délégation de l'ASN pour ce qui concerne l'autorisation des opérations. Le CIDEN surveille la réalisation des chantiers par les prestataires ; quant à l'ASN, elle exerce une surveillance plus indépendante de l'ensemble des opérations, signalant les « écarts » et les incidents afin que les actions soient corrigées. De quelle façon ces instantes gardent-elles les règles de la sûreté, comment engagent-elles des sanctions lorsque le travail n'est pas accompli dans les règles ? A son tour la société civile a droit de regard sur cette surveillance, elle peut observer le travail de ces instances, dans une certaine mesure. Rappelons que, dans le monde nucléaire, les règles qui définissent la « culture de sûreté » sont issues des réflexions suscitées par le terrible accident de Tchernobyl, qui reste dans toutes les mémoires. Il est donc intéressant de souligner les limites que se donnent les acteurs du nucléaire par eux-mêmes. Enfin, on voit bien la façon dont la description des techniques débouche fatalement sur des questions politiques, que je ne peux clore ici et maintenant d'une façon artificielle. J'ai plutôt voulu montrer l'horizon des polémiques actuelles, indiquant le degré de participation de la société civile au débat. Contre l'inertie historique, il faut par exemple des acteurs comme les chercheurs de la CRIIRAD (Commission de recherche et d'information indépendante sur la radioactivité) dont le minutieux travail accompli sur le terrain illustre une grande capacité d'éveil, une capacité d'avertissement, avec une compréhension des techniques et des instruments : c'est l'établissement et le maintien d'une « culture partagée » qui leur permet de maintenir un dialogue serré avec le monde nucléaire. Vous écrivez justement que la déconstruction n’est pas une démolition. Dans le cas de Superphénix, pensez-vous que le risque de contamination radioactive est totalement sous contrôle et que les problèmes techniques ont tous été envisagés et sont résolus ? C. B. : Ceux qui travaillent à la centrale nucléaire du Bugey, lorsqu'ils viennent travailler à Creys-Malville, ont coutume de dire qu'ils « viennent se mettre au vert »... Ce n'est pas une boutade. Sur le site de Creys-Malville, la « zone verte » est en effet bien représentée. Dans une centrale nucléaire, un code de couleurs du plus froid au plus chaud (bleu, vert, jaune, orange, rouge) désigne symboliquement la nature de la zone, depuis les zones neutres jusqu'à celles dites « nucléaires » (qui contiennent des éléments radioactifs). C'est ce qu'on appelle le « zonage radiologique ». Au cours du démantèlement, puisqu'on modifie les barrières initiales de confinement, le risque est celui d'une dissémination des poussières radioactives, ainsi que celui d'une coexistence de zones dans le même espace (un tuyau « rouge » dans une pièce « verte », un point chaud dans une pièce froide). Le risque doit donc être anticipé : il est techniquement prévenu dans l'organisation des divers chantiers et ateliers par l'instauration de nouvelles barrières de confinement (gestion des frontières) selon l'évolution de ces chantiers ; par le port de tenues protégées pour les travailleurs ; et grâce à un 'étagement de pression' de l'air (gestion des flux de l'air, pour empêcher la propagation des flux d'air sale vers l'air propre). D'une façon générale, les flux (eau et air par exemple) sont filtrés. Le but est de bloquer les poussières contaminantes dans les filtres jetables, qui sont régulièrement prélevés et analysés. Pour ce qui est du « risque de contamination radioactive », personne ne peut s'autoriser à dire qu'il puisse être « totalement sous contrôle », ce qui signifierait le degré zéro de dissémination de la radioactivité. Il faut cependant faire une différence entre le rayonnement des particules radioactives (qui, au niveau local, peuvent être arrêtées par des matériaux-frontières comme le béton ou le verre au plomb), et la dispersion occasionnelle de certaines de ces particules au cours du travail sur les chantiers. Ce qu'on appelle « contamination » concerne dans ce cas la possibilité d'inhaler ou avaler une poussière radioactive en suspension dans l'air : la nature de la contamination est décelée dans les « cellules de détection » par où passent les intervenants en sortant de leur chantier en « zône controlée » (ils sont alors pris en charge par le médecin attaché au site : il s'agit là d'une contamination interne). La contamination externe est définie par la présence (également décelée dans le passage par la « cellule de détection ») d'une poussière radioactive sur le vêtement ou la peau du travailleur, qui sera également pris en charge par le service médical du site. Pour les chantiers non fermés, des balises sonores (disposées en frontière de chantier) veillent en permanence pour avertir d'un éventuel risque de contamination par une poussière radioactive. Le principe adopté pour les techniques de protection radiologique détermine la demande du niveau de contamination « aussi bas que raisonnablement possible » : c'est le principe du « ALARA », as low as reasonably achievable. Donc la question qui se pose, dans une centrale nucléaire, est celle des « seuils » au-dessous desquels il faut se maintenir, à la fois en ce qui concerne l'intérieur du site, l'exposition des travailleurs, et l'environnement. Des seuils sont définis par les instances de surveillance (ASN, CIPR : Commission internationale de protection contre les radiations ). Pour chaque travailleur est établi un suivi dosimétrique, à partir de la « dose reçue » enregistrée par l'appareil (le dosimètre) qu'il porte à sa ceinture pendant sa mission. Cependant, en ce qui concerne la mesure et l'impact des doses, des polémiques sur les seuils restent ouvertes : en effet, le Comité européen pour les risques d'irradiation (CERI) considère que le modèle de référence de la CIPR, qui fixe la dose de radiations acceptables par le public, s'appuie sur une base physique datant d'avant la découverte de l'ADN... Le travail du CERI, notamment sur l'analyse des rejets polluants et sur l'impact des « faibles doses » de radiations ionisantes, marque des différences avec les interprétations de la CIPR. Si l'impact des fortes doses fait l'unanimité, la discussion sur l'impact des faibles doses (notamment sur les modifications génétiques à long terme) est loin d'être terminée. La question de la contamination est également reliée à la mémoire des lieux. Comment l'ont noté certains acteurs de la DGSNR (Direction générale de la sûreté nucléaire et de la radioprotection, devenue l'ASN), les conditions de traçabilité des actions les plus anciennes, dans l'histoire d'une centrale nucléaire, ne rendent pas toujours identifiables les causes de certaines pollutions constatées au cours du démantèlement. C'est le même problème qui se pose dans l'avancée des travaux de déconstruction. En effet, les techniques de démantèlement n'ont pas été développées au moment de la construction des centrales. Une culture du démantèlement se développe donc en réseau, par l'entremise du REX (le retour d'expérience) entre toutes le centrales en cours de déconstruction. A Creys-Malville, certains outils ont été inventés pour solutionner des problèmes in situ, ce qui explique la programmation lente des opérations, qui demandent à chaque fois la validation par les institutions concernées. Enfin, vous écrivez : « Ce livre représente ainsi une étape majeure dans la mémoire locale qui accomplit le travail initiatique de “passage” d’un objet nucléaire vers son lieu de repos. » Pensez-vous réellement que le nucléaire soit un objet et que ce passage vers son lieu de repos soit de tout repos pour les générations futures ? C.B. : Ce n'est pas le nucléaire en général, qui est un objet ; mais une centrale nucléaire demeure profondément un objet technique, une machine de grande dimension, dont les fonctions sont extériorisées sur plusieurs bâtiments, mais dont nous devons garder en tête l'entité formée par l'ensemble. Cet objet nucléaire, je le vois également comme un grand organisme dont il faut déconnecter une à une les fonctions vitales. Le démantèlement, c'est tout de même faire progressivement passer la centrale de la vie à la mort. C'est pourquoi, d'un point de vue anthropologique, on peut repérer un ensemble de pratiques quasi-initiatiques, dans lesquelles sont manipulées des catégories symboliques importantes qui impliquent la séparation (du propre et du sale, du vivant et du mort, du salubre et du dangereux). Le corps de la centrale est démantelé, ce qui veut dire divisé en éléments qui doivent tous être « pacifiés » : on doit obtenir dans les règles les autorisations, il ne doit pas y avoir de « remords », tout doit aller à la bonne place dans le temps imparti. Il faut faire le deuil de l'organisme producteur, savoir le transformer en pièces « mortes » (non réutilisables, à « enterrer », en grande profondeur parfois …) et en parties éventuellement susceptible de renaître (comme le sont les éléments combustibles, parqués dans la piscine du site, en « eaux vives », pour ainsi dire). Ce travail à lui seul entretient la part mythique de la vie d'une centrale nucléaire : il est comme le traitement d'un corps vivant, dont les chairs sont les parties putrescibles, et les os les parties éternelles. En ce qui concerne le repos, il est certes très relatif ! Les objets non irradiés demeurent pacifiques, mais dans la mesure où une surveillance s'impose pour tout ce qui est contaminant, on voit bien que le repos n'est qu'un sommeil d'apparence. C'est pourquoi je termine le livre sur un grand point d'interrogation en ce qui concerne l'avenir lointain. Là encore, le problème qui demeure lancinant est celui de la mémoire. Car, si nous rencontrons constamment, en différents points du globe, des nécropoles anciennes qui nous enseignent quelque chose sur les cultures du passé, nous savons bien que dans deux ou trois cents ans, notre civilisation aura changé. Nous ne connaissons pas encore les supports sur lesquels la mémoire des actions humaines sera conservée, et nous ne savons pas si nos supports actuels seront encore valides dans ces temps futurs. Nous ne connaissons donc pas l'impact réel qu'auront les traces que nous laissons de l'activité nucléaire. Pour réagir à l'interview, laissez vos messages à : itw@ecologitheque.com, ils seront publiés après modération. |

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