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L'écologithèque.com

du 28 septembre 2009
Luc Folliet

auteur du livre
 
Nauru, lîle dévastée

(chroniqué le 28/09/2009)




Luc Folliet, vous êtes journaliste indépendant, et l’auteur de Nauru, l’île dévastée, aux éditions La découverte. Première question : pourquoi Nauru ?

En fait j’ai découvert par hasard cette île. Dans un atlas Reader’s digest que mes parents venaient d’avoir. J’avais dix ans et je n’arrêtais pas de le feuilleter. Quand je suis tombé par hasard sur « Yaren » qui renvoyait à la capitale d’un pays, Nauru. Cette capitale avait 500 habitants ! Une ile perdue dans le pacifique, peu peuplée, il n’en fallait pas plus pour faire rêver un gamin. Dans le petit article qui lui était consacré dans cet atlas, Nauru était dépeint comme un petit paradis sur terre où les habitants vivaient aisément grâce à la vente du phosphate. J’ai donc toujours un peu suivi du coin de l’œil l’évolution de ce pays, quand un jour alors que je finissais mes études de science politique à Édimbourg en Écosse, je lis un long article sur Nauru. Il mettait en corrélation la déchéance économique du pays et le seul choix qui lui restait d’accueillir les immigrés clandestins dont l’Australie ne voulait pas. Nous étions fin 2001, au début de la solution Pacifique en océanie. J’ai suivi ensuite des études de journalisme à lille. Là-bas je me suis dit que je voulais sortir de l’école avec un projet personnel. Un jour je tombe là aussi par hasard sur une dépêche AFP dans laquelle René Harris, le président de la république de Nauru de l’époque, s’alarmait de la situation alarmante de son pays. « nous allons tout droit vers la banqueroute », disait-il. Je ne savais même pas qu’un pays pouvait faire banqueroute !
A ma sortie d’école j’ai parlé de cette histoire à deux producteurs lillois, Sébastien Hembert et Nicolas Namur qui m’ont tout de suite appuyé pour faire de plus amples recherches afin de réaliser un documentaire. Un an plus tard, j’étais à Nauru. J’avais été invité par le ministre des affaires étrangères du pays. Il m’a avoué après que cela l’avait intrigué qu’un jeune journaliste français s’intéresse à Nauru. Voilà la genèse du livre, qui est en fait l’enquête préalable au documentaire réalisé par Juliano Ribeiro Salgado et diffusé sur Arte en mars dernier.

Vous écrivez que Nauru est un laboratoire à ciel ouvert. En quoi ce laboratoire nous concerne-t-il ? Et pensez-vous qu’à son exemple, nous pourrions connaître un jour un tel déclin ?

Nauru c’est un peu comme une expérience de laboratoire qui donne des résultats complètement opposés à ce que l’on attendait. La créature du docteur Frankenstein qui devient incontrôlable.
Point par point, on peut se rendre compte que Nauru a connu sur sa terre tous les problèmes qu’engendre le libéralisme économique quand celui-ci manque de régulation. Appauvrissement express de la source de richesse, destruction de l’écosystème, déculturation prononcée, maladies récurrentes (diabète-obésité), puis disparition programmée du pays. En analysant ces faits, on pouvait très vite faire la corrélation entre eux. L’un n’était que la cause de l’autre. Tout est lié à Nauru. Le phosphate a amené la richesse extrême qui a provoqué sur l’île une oisiveté journalière de la population qui a entrainé un manque d’intérêt de celle-ci pour le devenir de son pays. Cette oisiveté a fait que les gens se laissaient vivre, ne cuisinant plus, ne bougeant, ne travaillant plus. La conséquence dans le temps n’a pas tardé. En 2009, l’espérance de vie pour un homme sur l’île est de 50 ans car le diabète tue chaque semaine sur Nauru.
L’isolement de l’île, son exiguïté n’a finalement qu’accéléré « l’incubation » de la déliquescence sociale, culturelle et économique de Nauru. En cela aussi Nauru est un laboratoire à ciel ouvert.
Mais il semble que Nauru a bénéficié d’un « terreau » exceptionnel pour en arriver là. La taille minuscule de l’île n’a fait qu’accélérer la ruine de Nauru. L’île est un peu l’échantillon, le « sample » de nos sociétés occidentales. Pour celles-ci, ce déclin ne peut que se s’envisager sur des dizaines et des dizaines d’années. Mais, les choses peuvent être combattues et inversées par la prise de conscience collective.

Croyez-vous que le schéma de la civilisation capitaliste poussé à l’extrême, comme il l’a été à Nauru, n’est pas en fin de compte le résultat inéluctable de l’idéologie du capitalisme? L’île de Nauru n’a-t-elle pas conjugué, sur un minuscule périmètre, tous les travers de la société actuelle et dominante pour qui l’argent et le profit immédiat sont  des paradigmes ?
 
Je ne suis pas sûr que dans la réalité, l’idéologie s’applique pleinement. Elle est toujours dévoyée parce qu’elles se heurtent à ceux qui la font : les hommes et leurs motivations (forcément différentes). Le socialisme ne s’est jamais appliqué comme il avait été théorisé par Marx, le libéralisme également (les Etats-Unis, pays du libéralisme et de la libre entreprise par excellence, n’ont pas hésité à nationaliser des banques en difficultés en septembre 2008). C’est pour cela que Nauru est un cas unique. Car il est la résultante.
Effectivement on retrouve les travers de nos sociétés à Nauru. La quête du profit, l’argent facile, la destruction de l’environnement. En moins de deux générations, Nauru est passé d’un des pays les plus riches au monde à celui du plus assisté par la communauté internationale. En 2005, 75% du budget de l’Etat étaient assurés par des aides de pays tiers…
Nauru est un cas unique car dans sa descente aux enfers, le pays ne s’est pas arrêté là où d’autres se sont trouvés précédemment: la banqueroute, la pauvreté, la misère. Non le cas « Nauru » est allé plus loin, c’est à dire où quand il n’y a plus rien, il y a encore quelque chose de pire qui peut arriver. Pour survivre, Nauru a accepté en 2001 de louer ses terres à l’Australie pour que ce pays y entasse les immigrés clandestins qu’il ne voulait pas sur son territoire. En échange de quelques dizaines de millions d’euros, qui assurait sa survie en tant qu’Etat, Nauru est devenue la poubelle de son voisin.



Le désastre écologique et humain qu’ont provoqué à la fois l’exploitation inconsidérée des réserves naturelles de phosphate et la corruption des hommes politiques nauruans pourront-ils, à votre avis, être « réparés » ? L’exploitation, depuis 2006, de la seconde couche de phosphate, le secondary mining, est-elle réellement la solution ou bien l’histoire va-t-elle se répéter ?

La préoccupation écologique n’est pas la priorité a Nauru. Les Nauruans ont frôlé la catastrophe au début des années 2000 (la faillite pure et simple du pays). S’ils veulent assurer une pérennité aux futures générations nauruans, les autorités politiques se doivent de reconstruire économiquement leur pays. EN 2006, Elles ont passé un accord commercial avec une grande multinationale australienne pour l’exploitation du phosphate. Une exploitation inespérée ; les nauruans pensaient avoir épuisé leurs réserves de ce minerai. Mais des prélèvements géologiques faits en 2005 ont montré que la  terre de Nauru était constituée d’une deuxième couche de phosphate, plus profonde. Actuellement Nauru exploite de nouveau son phosphate. Symboliquement ce retour à la terre nourricière peut être vu comme une redite de l’histoire suivie d’une dégradation encore plus accrue de leur environnement. Mais il est très difficile de blâmer les nauruans. Nauru est un état indépendant extrêmement isolé, à plusieurs jours de mer des îles Fidji ou de l’Australie. Cette insularité extrême conduit cet état à se débrouiller seul. Et Nauru ne dispose que deux ressources : sa terre et la mer. Plusieurs responsables politiques m’ont dit qu’ils n’avaient pas le choix. Il fallait de nouveau creuser car les caisses étaient vides, les infrastructures (hôpital, aéroport…) délabrées et le futur du pays très fragile. En même temps, la perte d’argent estimée à près 3 milliards de dollars en moins de 25 ans, est un réel garde-fou pour ne pas répéter les mêmes erreurs. Le pays n’aura pas de nouvelle chance et les politiques en sont conscients. La population (ruinée puisque celle-ci n’a plus accès à ses comptes depuis la banqueroute de la seule banque sur Nauru en 1999) ne veut plus revivre cette décennie 2000 où les salaires n’étaient pas versés, où le troc avait recouvré une certaine vigueur faute de mieux, où l’essence, l’électricité, les médicaments manquaient quotidiennement.


Quel est le rôle joué par les pays riches dans le désastre de Nauru ? Ne sont-ils pas (Australie, Japon, Amérique, Europe…) eux aussi en grande partie responsables ?

La responsabilité est effectivement partagée dans ce désastre humain. Lorsque Nauru est devenu indépendant en 1968, le principal problème pour les responsables politiques a été de gérer cette immense manne d’argent qui leur tombait dessus. Ils n’y étaient pas préparés. La plupart n’avaient pas la formation pour, et certains ministres ne connaissaient pas la complexité de la chose publique. Ils étaient instituteurs ou contremaîtres et se retrouvaient pratiquement du jour au lendemain à la tête d’un portefeuille ministériel ! Les premières années, leurs erreurs ne se sont pas vues. L’argent coulait à flot ; un dollar de perdu était dissimulé par deux dollars de gagnés. Je crois que c’est vraiment le cœur du problème « Nauru ». Cette élite politique a vécu pendant des années dans l’illusion, l’illusion du contrôle. Ils pensaient que leurs affaires florissaient, que l’argent gagné en vendant le phosphate était dû à leur politique alors qu’ils n’avaient en fait qu’intensifié l’exploitation et profiter en même temps d’une hausse du cours de phosphate. Des lors ils ont vécu dans l’illusion d’avoir toujours plus d’argent. Et se sont donc permis d’investir à l’envi, sans véritable plan et suivi d’investissements.
Les pays riches n’ont pas joué au début un rôle direct. Mais quand vous avez de l’argent, vous avez beaucoup de nouveaux amis. Nauru s’appuyait énormément : sur des businessmen, des « conseillers » en tout genre venus d’Australie, des Etats-Unis ou de La Nouvelle-Zélande. Des investisseurs privés ont flairé les bonnes affaires et les responsables nauruans ne se sont guère méfiés. Ils ont investi des dizaines de millions de dollars. Les retours sur investissements ne sont jamais venus…
Mais c’est à l’époque où l’État de Nauru allait le plus mal à la fin des années 90 que les pays voisins sont intervenus. Nauru avait besoin d’argent. L’Australie y a envoyé des immigrés clandestins par centaines. Le Japon a reçu l’appui de Nauru pour tenter d’obtenir la reprise de la chasse à la baleine sous moratoire depuis 20 ans. En échange le japon maintenait la tête de Nauru en dehors de l’eau grâce à des aides diverses et variés. Taïwan est l’interlocuteur privilégié de Nauru. Pourquoi ? Car Nauru est un pays qui siège à l’ONU et que Taïwan cherche toujours à être reconnu internationalement. Ces exemples montrent ces pays ont profité de l’état catastrophique de Nauru pour en tirer quelque avantage. 

Le diabète est-il un mal capitaliste ? L’exploitation systématique des ressources naturelles est-elle un mal capitaliste ? Nauru est-elle une île témoin des ravages d’un système économique ? Pensez-vous, comme Hervé Kempf, que pour sauver la Planète il faille sortir du capitalisme et que les riches détruisent la Planète ?

Le diabète, un mal capitaliste ? La question est complexe car la maladie de nature quelle soit ne peut être considérée sans son lien avec l’environnement ou le contexte. A Nauru, le diabète a deux causes. l’une sociale : riches, les Nauruans n’ont plus pris soin de leur terre, de leur environnement, et donc de leur corps. L’autre génétique : les populations du pacifique - polynésiens, micronésiens - ont une certaine prévalence à développer le diabète. L’île a combiné les deux, ce qui engendre la gravité du cas nauruan actuellement.
Maintenant la culture de Nauru était celle de l’excès, une culture où on est dans l’instant sans préoccupation des conséquences. Celles-ci apparaissent bien plus tard. Nauru est donc un témoin grandeur nature de l’excès dans un système économique qui pousse aux « plus » : avoir un taux de croissance toujours plus grand, avoir toujours plus, consommer toujours plus. Les Nauruans ont connu cette période 25 ans avant nous. Ils avaient chacun leur 4x4, mangeaient tous les jours au fast-food chinois car c’était aussi leur aspiration. Ils voulaient baigner dans une culture occidentale qu’ils pouvaient se payer sur l’instant. Résultat : les jeunes de l’île ont oublié les fêtes marquantes de leur pays, les traditions également.
Maintenant je ne crois pas que la fin du capitalisme puisse sauver la planète. L’homme est habité par l’envie de défier, d’innover, de prospérer. Cela passe par un système économique fait d’échanges de biens ou d’argent. Mais mon but est de parler de ce pays méconnu car son cas est représentatif. Je voulais montrer les faits et expliquer la mécanique du désastre à Nauru. Chacun après doit l’interpréter comme il l’entend.

Pourtant Nauru peut aussi devenir un exemple pour le futur des autres continents. Et pas qu’en terme de portée symbolique. Nauru est en pleine reconstruction grâce au retour de l’exploitation du phosphate. La limite est une limite de temps. L’exploitation de cette seconde couche ne durera pas plus de 40 ans. Comme quelques ministres me l’ont dit, ils veulent raisonner leur développement. En clair ils pourraient exploiter leur reste de phosphate en une quinzaine d’années et s’enrichir pleinement. Pourtant le plan établi court sur 40 ans. A défaut de maîtriser les cours des matières premières, ils vont tenter de maîtriser leur croissance. Et c’est dans ce sens que Nauru peut apporter une pierre à l’édifice mondial. C’est à dire que la croissance ne sera pas envisagée dans un sens maximal, mais raisonné par rapport à ce compte à rebours qui leur ait donné. Ce compte à rebours, la terre entière le connaît. Pour les matières premières comme le pétrole, ou dans un sens plus large pour lutter contre les changements climatiques.
Pour y arriver, les Nauruans doivent changer leur comportement quotidien. De toute façon ils n’ont pas le choix. Un exemple : ce sont les nauruans eux-mêmes qui désormais travaillent à la mine (et non plus les gens des îles voisines venus trouver du travail à Nauru dans les années 70 et 80). Ils lient leur activité à celle de leur pays. Ils deviennent en quelque sorte responsables du devenir de leur île. Plusieurs personnes au gouvernement pensent que c’est ce qui a conduit Nauru à sa quasi-perte dans le passé : une forme d’irresponsabilité qui faisait que rien n’était grave. Perdre des dizaines de millions de dollars dans un projet n’était pas grave, insuffler des millions de dollars pour soutenir une compagnie aérienne -Air Nauru – aux sept Boeing n’était pas grave. Tout simplement parce que cet argent n’était pas lié à grand-chose, ni à quelqu’un en particulier. C’était l’argent de Nauru qui était redistribué allégrement à la population.
Mais il y a toujours un risque, c’est que cette volonté politique affichée soit de façade. L’instabilité gouvernementale s’apparente à un sport national à Nauru. Les déclarations d’intentions peuvent être vite effacées d’un revers de main. Et les changements de camp ne gênent pas grand monde sur l’île. Mais actuellement c’est vers cela que Nauru tend : cette volonté de planifier sur le long terme sa richesse future. Tout simplement pour continuer à exister en tant qu’État. Espérons qu’ils atteignent leur but.


Quels sont vos projets après Nauru ?

L’immédiate conséquence de ce livre est que pas mal de gens restent interloqués par l’histoire sidérante de ce pays. J’ai eu la consécration ultime : un groupe Facebook dédié au livre !!! donc je suis invité à pas mal de réunions et conférences ces dernières semaines.
Ça fait plus de  4 ans que je travaille sur Nauru, j’ai envie de passer à autre chose. J’aime bien aller explorer des domaines aussi divers que variés : la cuisine (je réalise des émissions culinaires pour Cuisine TV) ou la politique. La justice ou le cinéma. J’ai plusieurs projets en tête. Certains n’attendent qu’un financement. Par exemple je travaille actuellement sur une enquête sur la société sud-africaine près de 20 ans après la fin de l’Apartheid.



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