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L'écologithèque.com


mise en ligne le 12 mai 2010
Michel Puech

auteur de Développement durable : un avenir à faire soi-même, dans la collection Mélétè des éditions Le Pommier


Michel Puech vous enseignez la philosophie à l’université Paris-Sorbonne et vous êtes l’auteur de Développement durable : un avenir à faire soi-même, paru aux éditions Le Pommier dans la collection Mélétè.
Quelle est votre définition du développement durable, quel rapport y a-t-il entre la philosophie et le développement durable, et pourquoi avoir ressenti le besoin d’écrire cet essai ?

J'essaie de m'exprimer lorsque j'ai quelque chose à dire, et pour ce livre c'était de l'ordre de l'exaspération : comment se fait-il que nous n'arrivions à rien avec de si grandes idées ? En effet, je suis convaincu que dans le « développement durable » comme mouvement d'idées, il y a les questions réelles et fondamentales que nous devons nous poser, dans la phase actuelle, non seulement de notre société mais de notre civilisation, et en fait de notre espèce. C'est donc très philosophique en soi. Mais le besoin de philosophie, comme analyse critique de la modernité, vient surtout du besoin de comprendre pourquoi notre manière de traiter ces bonnes questions ne fonctionne pas. Mon hypothèse est la suivante : cela ne marche pas parce que nous confondons les problèmes avec les solutions, nous continuons à fonctionner de la manière qui nous a conduit à cette situation « non-soutenable ».

Le développement durable n’est-il pas devenu au fil du temps un slogan commode permettant un
greenwashing à la fois mercantile et politique ? La notion de « développement durable » n’est-elle pas dès le départ biaisée par la confusion qui règne autour du terme, et cette confusion n’est-elle pas en réalité plus ou moins organisée par les « pouvoirs » ?

Exactement ! Le développement durable a été aspiré par la superficialité et le vide de sens qui caractérise l'idéologie soft de notre époque. Il se décrédibilise à une telle vitesse que la notion est peut-être condamnée, en tout cas je préfère dès maintenant parler de «soutenable» que de « développement durable » pour éviter justement cet effet de greenwashing, de politiquement correct vide de sens.
Qu'il y ait manipulation derrière ce phénomène, oui, bien sûr. Mais ne tombons pas une théorie du complot impliquant les « pouvoirs ». Les pouvoirs, politiques et économiques, mais aussi et surtout les institutions (politiques et économiques aussi), utilisent à leur profit l'extraordinaire confusion des idées dont nous sommes tous responsables, autour du développement durable. Le statu quo actuel, grands discours et aucun changement réel, semble convenir à tout le monde, nous n'avons pas besoin d'être manipulés pour être irresponsables...

Vous avancez que le sophisme de l’urgence (climatique, environnementale, voire sociale) nous éloigne des bonnes questions ? Est-ce à dire qu’il n’y a pas d’urgence face aux bouleversements qui nous menacent ?

Voilà un bel exemple de confusion des idées, me semble-t-il. Si, il y a des urgences, si vous voulez. Le changement climatique ou la crise de la biodiversité, si vous voulez. Mais aussi une longue liste : les armements nucléaires, la puissance des mafias de l'armement et de la drogue, le niveau de vie en Afrique et dans bien d'autres endroits, y compris les zones pauvres des pays riches, la situation des femmes dans les pays d'oppression religieuse... Finalement, des urgences, il y en a trop ! C'est la notion d'urgence qui n'est pas la bonne.
Lorsqu'on ne peut traiter que les urgences, parce qu'elles s'accumulent et nous débordent (n'est-ce pas là que nous en sommes ?), c'est qu'on gère mal son activité. On a besoin de modifier radicalement son organisation et sa stratégie, dans ces cas-là. Sinon, en réfléchissant tout le temps sur le mode de l'urgence, on réfléchit mal et on agit mal. Le soutenable, me semble-t-il, ne peut pas être urgent.
Pour être constructif, je propose de remplacer la notion d'urgence par celle d'importance. C'est parce que nous avons négligé la réflexion et l'action sur ce qui est important (le soutenable) que nous nous trouvons emportés par le flot des urgences (dans une situation non-soutenable).


Vous mettez en avant le rôle de l’individu et de ce que vous nommez des « microactions ». Pensez-vous que l’action individuelle est le meilleur moyen de changer le monde et d’aller vers un développement soutenable responsable ?
 
 
Je ne dirais pas « le meilleur moyen » mais « le seul moyen », et mon argument est que les autres sont en train d'échouer. Nous accumulons organismes et règlements internationaux, depuis 50 ans, nous accumulons des gouvernements successifs prolixes en promesses électorales grandioses, et pendant ce temps, dans les dernières décennies, les problèmes s'aggravent sans trouver de solution (les problèmes écologiques, mais aussi économiques, « Nord/Sud » par exemple). L'échec de Copenhague est le dernier épisode d'une série ininterrompue d'échecs dans le traitement « par le haut » des questions du soutenable.
Le sens « remontant » signifie : chacune des microactions d'individus conscients et responsables modifie réellement le monde, chacun des actes de consommation ou de non-consommation, notamment, chacun des micro-choix de vie. C'est cela qui fait et refait le monde. Le succès de l'Internet et des nouvelles technologies, de nouvelles formes de collaboratif, repose sur les micro-actions des utilisateurs, pas sur des institutions de pouvoir « descendant ». C'est le nouveau modèle de micro-politique.


Peut-on aborder le thème de la dénatalité sans être immédiatement rangé dans la catégorie des malthusiens ? Pensez-vous que nous soyons prêts à entendre que la baisse de la démographie est l’une des solutions du soutenable ? L’est-elle ?

J'aime bien la référence à Malthus... Qui l'a lu ? – parmi ceux qui utilisent « malthusien » comme un argument disqualifiant ? Malgré les aspects déplaisants de sa philosophie sociale, Malthus est l'un des grands-pères (indignes si vous voulez) du développement durable.
Sur le fond, le raisonnement en faveur de la dénatalité me semble imparable. Je vous en propose une version en deux questions :
1)    Quels problèmes ne se posent plus juste si l'espèce humaine compte 500 millions d'habitants ? (on peut discuter sur le chiffre bien sûr, jusqu'à un facteur 5 ou 10 peut-être). Réponse : la plupart des problèmes écologiques disparaissent, l'existence de l'espèce humaine se réinscrit dans des cycles écologiques soutenables.
2)    Existe-t-il un argument éthique pour démontrer qu'une espèce humaine de 500 millions d'individus est une abomination morale ? Réponse : oui, il en existe, mais à l'intérieur des idéologies de violence et de domination (religieuses ou politiques, peu importe) qui sont l'une des causes principales de l'actuel non-soutenable, et une cause en fait aussi taboue que la question de la natalité. – Bien sûr cette régulation de la population se ferait par décroissance continue, et volontaire, on ne va pas exterminer ni stériliser 90% de l'espèce humaine pour la sauver (personne n'a jamais dit cela, pas même le grand méchant Malthus).


Frugalité, simplicité, responsabilité, humilité sont des mots qui reviennent souvent sous votre plume. Dans une société de l’abondance et du « toujours plus », pensez-vous qu’un message prônant un retour à la valeur d’usage et à la sobriété ait la moindre chance d’être entendu par la majorité et surtout par nos gouvernants ?

Ne faisons pas de pronostic. Ce message doit être formulé et argumenté, ce que j'essaie de faire, parmi bien d'autres. Je reste un philosophe de formation kantienne : faisons notre devoir, qui est de diffuser ces idées et d'essayer de convaincre. Tout en créant les conditions (d'éducation, de liberté d'expression, etc.) qui sont nécessaires pour que chacun puisse avoir accès à l'information qui lui permet de décider en conscience de ce qu'il veut, pour lui et pour les autres (y compris les entités non-humaines). Si le changement vers le soutenable ne parvient pas à convaincre un nombre suffisant d'humain, peut-être l'espèce disparaîtra-t-elle, mais ce ne sera pas une injustice : elle l'aura bien mérité. Sans le souhaiter, bien sûr, nous devons être prêts à l'assumer.
Pour répondre à la fin de votre question : « convaincre les gouvernants » de quoi que ce soit me semble ne pas être le problème, j'y ai renoncé depuis longtemps... Le problème est selon moi : que pouvons-nous faire pour agir sans avoir à dépendre de nos gouvernants ?


En quelques mots comment définiriez-vous l’individu résolu à se réapproprier les problèmes écologiques, économiques et sociaux ? Quel sera l’
Homo sapiens technologicus de demain que vous appelez de vos vœux ?

L'Homo technologicus devenu sapiens, c'est-à-dire sage, en recherche de la sagesse plus exactement, a été décrit par H.D. Thoreau, par I. Illich, par A. Naess et évidemment par Gandhi, mais aussi pour moi par Paul Ricoeur ou Michel Foucault. Vous employez le terme essentiel dans votre question : il s'est réapproprié les problèmes, il ne les délègue pas. Il est sorti de la soumission symbolique universelle dans laquelle il est si confortable de se maintenir, en déléguant ses problèmes pour se dispenser de prendre soi-même ses responsabilités. C'est cela le passage au soutenable, la capacité à se soutenir soi-même éthiquement, la self-reliance.

Pour terminer, j’aimerais que vous nous donniez une définition simple, concrète et responsable de la « vie soutenable ».

La vie soutenable est un projet ouvert, pas une norme. L’essentiel est de définir soi-même ce qui est important pour soi, et pas d’appliquer les normes de vie soutenable définies par des experts ou des livres sacrés.
L’éthique du soutenable telle que je l’entends n’a donc pas de « définition concrète », ce qu’on demande si souvent, sans se rendre compte que c’est une idéologie qu’on demande… Il faut sortir de cette attitude de soumission symbolique, c'est l'essentiel ! Le concret, c'est à chacun de le trouver pour soi, dans une recherche de prise de conscience qui dure toute sa vie, et qui passe sans doute par plusieurs phases. Il n'y en a pas de mode d'emploi « concret », mais la définition finalement est effectivement « simple », pour répondre à votre question, et c'est celle de la sagesse : se soucier d'être authentiquement soi et d'assumer ce qu'on est et ce qu'on fait.
Le soutenable, en ce sens, est un simple rappel aux fondamentaux de l'éthique, et selon moi  l'invitation à une éthique de la sagesse. Très loin des « recettes » pratiques.






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