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Une chronique de Philippe Godard
Philippe Godard est essayiste, directeur de plusieurs collection pour la jeunesse, il est l'auteur, entre autres, La vie des enfants travailleurs pendant la révolution industrielle, de Au travail les enfants ! et deToujours contre le travail(chroniqué le 26 avril 2011)
Lewis Mumford (1895-1990) est un historien américain, qui
a notamment publié des ouvrages sur l’urbanisme et la technologie. Son
livre fondamental, Le Mythe de la machine, est une énorme somme – critique – sur l’évolution des technologies d’un point de vue philosophique et politique. Dans La Cité à travers l’histoire,
publié pour la première fois en 1961 et revu par l’auteur en 1989,
Mumford démontre une capacité rare à dresser une synthèse historique
qui invite le lecteur à une réflexion profonde sur nos sociétés
contemporaines et notre environnement. Il met en évidence les apports,
positifs et négatifs, de la ville depuis son apparition jusqu’à nos
jours.
Pourquoi les êtres humains ont-ils préféré la cité
aux villages paysans auto-suffisants du néolithique ? La réponse
n’est pas le « progrès » ou quelque autre idée que nous
plaquerions de façon arbitraire sur la réalité d’il y a six mille ans.
Selon Mumford, la ville, avec tout ce qu’elle apportait sur le plan
culturel, religieux, etc., a paru plus agréable que les petits villages
traditionnels, d’où le fait que ces derniers ont été peu à peu
délaissés par une fraction de leurs habitants, qui leur ont préféré la
nouveauté de la ville. Puis les cités ont obligé les campagnards à les
rejoindre ou à produire du surplus afin de les approvisionner. La suite
du processus, avec des hauts et des bas, est mieux connue. (Notons ici
que l’excellent ouvrage de Laurence Roudart et Marcel Mazoyer, Histoire des agricultures du monde
(au Seuil), trace finalement le parallèle du livre de Mumford : du
côté des villages, des paysans, de la production agroalimentaire. À
lire également !) Cette explication logique plus
qu’idéologique a le mérite de mettre l’accent sur un fait qui semble
rarement démenti par l’histoire humaine : nous choisissons ce qui,
à un moment, nous semble la solution la plus avantageuse ou la moins
désavantageuse, et nous risquons jamais ou très rarement le saut dans
l’utopie, à froid. Les crises, qui font apparaître les défauts de la
situation du moment, constitueraient des moments favorables à
l’expérimentation de nouvelles voies sociales – la crise, mais pas la
catastrophe, car Mumford rejette toute politique du pire. D’une
certaine manière, cette thèse peut sembler une évidence. Pourtant,
ajoute Mumford, les citadins ont très vite fait l’expérience des
désagréments qu’apportait la civilisation urbaine, dont certains sont
de véritables catastrophes, comme la guerre « totale ». Non
pas que la guerre soit apparue en même temps que les cités et à cause
d’elles, mais parce qu’avec le rôle clé qu’assumaient désormais les
villes dans le paysage social, culturel et mental de l’humanité, le
niveau de violence s’éleva énormément. Les guerres entre cités-États
entraînèrent le plus souvent le pillage et la destruction complète des
vaincus, les viols et les massacres des populations urbaines… Dès
l’époque mésopotamienne et dans l’Antiquité grecque, les villes faibles
ou sur le déclin furent détruites par leurs concurrentes les plus
fortes, lesquelles se lançaient dans une politique d’expansion
guerrière. Babylone et Troie en sont deux des exemples les plus
célèbres. La solution qui fut choisie pour sortir de ce cycle
infernal – naissance, croissance, apogée, destruction – a été la
constitution d’empires toujours plus vastes. Un processus dont on peut
dire qu’il n’est toujours pas fini, puisque les grands blocs
géopolitiques se partagent aujourd’hui la planète à coup d’accords OMC,
de flux financiers ou d’alliances diplomatico-militaires stratégiques… Mumford
s’attache à décrire et à analyser cette évolution jusqu’à l’époque
contemporaine. Son œil critique lui permet de formuler un point de vue
sur Athènes, Rome, l’Italie médiévale et renaissante…, qui apporte des
éléments de réflexion pour le présent. Son but n’est pas de décerner
des lauriers et des blâmes, mais de chercher à comprendre le pourquoi
de l’évolution vers l’urbain, et de faire comprendre ce que pouvait
être la réalité de la vie des habitants des cités aujourd’hui
disparues. Et l’on peut lire son ouvrage en parallèle de ceux de Jared
Diamond (Effondrement) et de Franz Broswimmer (Une brève histoire de l’extinction en masse des espèces — chroniqué le 31 mars 2010) pour mieux imaginer ce que peut signifier la fin d’une culture, d’une civilisation.
La
ville n’est pas une évidence économique ou politique, et il a bien
fallu que les pouvoirs qui s’y concentraient (l’État, l’armée, les
religions…) usent de toutes sortes de modes de persuasion et de
répression pour pousser les gens à s’y installer. Le cas de la Rome
antique, avec sa situation sociale déplorable (surpopulation, manque
total d’hygiène, dépendance complète vis-à-vis de l’armée pour
l’approvisionnement de la ville en toutes choses, de la nourriture aux
esclaves et aux animaux pour le cirque…), l’illustre parfaitement. Et
Mumford de tracer des parallèles qui, à le lire, ne semblent vraiment
pas déraisonnables, même s’ils sont parfois très inquiétants. Car dans
notre monde contemporain, dans lequel les citadins représentent
désormais plus de la moitié de la population mondiale, la ville
continue d’exercer son attrait malgré ses désagréments notoires – et
sans que nous réfléchissions au sens profond de cette évolution, à la
possibilité ou non de la moduler voire de la contrarier. Écologiquement,
la tendance à l’urbanisation planétaire n’est pas tenable, comme nous
le savons, à moins de croire aux chimères de l’agro-industrie qui
promettent beaucoup mais ne tiennent pas : comment nourrir une
population qui ne cultive plus la terre ? Socialement, nous
savons déjà que les violences urbaines ont des implications très
difficiles à contrôler, car elles peuvent revêtir en quelques heures
une ampleur énorme – que l’on pense aux émeutes de Los Angeles en 1992
ou de France en 2005, pour ne prendre que deux exemples parmi des
centaines chaque année dans le monde. Et sur le plan politique,
la ville dessine un autre mode d’organisation de la société. Souvent
fondée sur un plan quadrillé, sur des bases « standard », la
ville, de Rome au Corbusier, est un espace de contrôle social, voué au
travail productif et à la consommation. Plus le temps passe,
plus ces tendances lourdes se confirment. Déjà, un milliard d’urbains
vivent dans des bidonvilles, et l’on prévoit qu’ils seront le double
dès 2030. Les villes tentaculaires, comme Mumbai, Tokyo, New York, São
Paulo, Dhaka ou Shanghai, dépassent ou avoisinent les 20 millions
d’habitants. L’approvisionnement des mégalopoles implique a priori une
agriculture industrielle, qui dessine à son tour un mode de production
et, au-delà, toute une organisation sociale dont nous connaissons le
caractère anti-écologique, inhumain et globalement dictatorial. Et
ainsi de suite. Non pas que la ville soit le centre du drame qui se
joue, mais elle en est, à coup sûr, l’un des protagonistes. Or, elle
est rarement analysée sous cet angle, comme si, à l’instar de la
technologie, la ville pouvait être neutre ! Refrain ridicule dans
un cas comme dans l’autre, mais que psalmodient, hélas, encore de
nombreux individus qui ne veulent pas voir la vérité en face. C’est
tout le mérite de Mumford de mettre en évidence les tendances de fond
qui président à l’évolution des villes, et de nous inviter à penser
notre futur en termes de « dés-urbanisation ». Car il se
pourrait bien que notre émancipation-libération passe par le déclin des
villes…
Lewis MUMFORD, La Cité à travers l’histoire, 922 pages, éd. Agone, 2011. ISBN 978-2-7489-0135-1
Pour en savoir plus : Pour en savoir plus : www.agone.org
Philippe Godard
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